Le « comte de Bertier de Sauvigny » de 1928

Rédigé le 08/10/2026
Observatoire ANTIFM

Un nom apparaît dans les comptes rendus du mouvement antijudéo-maçonnique de l’entre-deux-guerres : celui d’un « comte de Bertier de Sauvigny ». L’homme figure parmi les orateurs du congrès organisé à Paris les 26 et 27 novembre 1928 autour de la Ligue franc-catholique et de la Revue internationale des sociétés secrètes. Son existence militante est attestée. Son identité complète ne l’est pas.

Ce cas pose pourtant un problème classique de prosopographie : un patronyme connu, porté par plusieurs générations d’une même famille, peut conduire à fabriquer rétrospectivement une continuité qui n’est pas démontrée. Ici, la prudence s’impose d’autant plus que le nom de Bertier de Sauvigny est déjà associé, un siècle plus tôt, à une société secrète catholique et ultraroyaliste construite en partie sur le modèle maçonnique.

Un orateur du congrès de 1928

Dans son étude consacrée aux réseaux antijuifs et antimaçonniques de la Revue internationale des sociétés secrètes, Emmanuel Kreis donne la liste de plusieurs orateurs du congrès parisien des 26 et 27 novembre 1928. Il cite Félix Colmet-Daâge, le commandant de Fraville, Roger Lambelin, le comte de Bertier de Sauvigny, Léon de Poncins et le comte des Méloizes.¹

Création numérique Jiri Pragman

Le fait peut donc être retenu : un homme portant ce titre et ce patronyme participe publiquement à une manifestation organisée par l’un des principaux pôles de l’antimaçonnisme catholique français de l’entre-deux-guerres. La source ne permet pas, en revanche, de lui attribuer une identité civile complète.

Aucun prénom n’apparaît dans la citation de Kreis. Aucun élément biographique ne permet, à ce stade, de relier de manière certaine cet orateur à l’une des branches connues de la famille de Bertier de Sauvigny.

Ferdinand de Bertier de Sauvigny : un autre homme, un autre siècle

La première confusion possible concerne Ferdinand de Bertier de Sauvigny. Elle doit être écartée sans ambiguïté. Ferdinand naît en 1782 et meurt en 1864. Sous le Premier Empire, il fonde les Chevaliers de la Foi, société secrète catholique et ultraroyaliste créée en 1810 pour combattre le régime napoléonien et préparer le retour des Bourbons.²

L’organisation est particulièrement intéressante dans une histoire de l’antimaçonnisme parce qu’elle emprunte à la franc-maçonnerie certains de ses procédés d’organisation. Le compte rendu publié en 1949 dans la Revue d’histoire de l’Église de France décrit les Chevaliers de la Foi comme une organisation secrète politique conçue et animée par Ferdinand de Bertier. Il souligne qu’elle est « calquée sur la franc-maçonnerie », à laquelle son fondateur aurait été initié afin d’en connaître les mécanismes.²

Cette reprise de formes maçonniques au service d’un combat catholique et royaliste correspond à ce que l’on peut qualifier de contre-maçonnerie : la structure de l’adversaire est partiellement imitée afin de le combattre sur son propre terrain organisationnel. Mais Ferdinand meurt soixante-quatre ans avant le congrès de 1928. Il ne peut évidemment pas être l’orateur cité par Kreis.

Guillaume de Bertier de Sauvigny : l’historien, pas le militant de 1928

Une autre confusion possible concerne Guillaume de Bertier de Sauvigny, historien de la Restauration et descendant de Ferdinand.

Guillaume naît en 1912. Il n’a donc que seize ans lors du congrès de novembre 1928. Rien, dans les sources consultées, ne permet de l’identifier à l’orateur mentionné par Kreis. La chronologie suffit déjà à rendre cette hypothèse extrêmement improbable.³

Guillaume de Bertier de Sauvigny joue en revanche un rôle essentiel dans la connaissance historique de Ferdinand. En 1948, il publie Le comte Ferdinand de Bertier (1782-1864) et l’énigme de la Congrégation, ouvrage issu de ses recherches dans les archives familiales. La référence est parfaitement établie : le livre paraît aux Presses Continentales et fait rapidement l’objet de comptes rendus dans plusieurs revues savantes.⁴ (Persée)

Ces travaux permettent notamment de distinguer la Congrégation catholique des Chevaliers de la Foi, deux organisations longtemps confondues dans les polémiques du XIXᵉ siècle. Ils éclairent également le caractère politique, conspiratif et ultraroyaliste des Chevaliers.

Guillaume est donc une source majeure pour l’histoire de Ferdinand. Il ne constitue pas, pour autant, un maillon documenté de l’antimaçonnisme militant de 1928.

Une continuité séduisante, mais non démontrée

La tentation serait forte de relier les deux moments. D’un côté, Ferdinand de Bertier de Sauvigny fonde en 1810 une société secrète catholique et royaliste qui emprunte certains codes à la franc-maçonnerie. De l’autre, un « comte de Bertier de Sauvigny » prend la parole en 1928 dans un congrès explicitement antijudéo-maçonnique. Le rapprochement est intellectuellement séduisant. Il n’est pas historiquement établi.

Nous ignorons encore le prénom de l’orateur de 1928, sa position exacte dans la famille et même la nature précise de son engagement en dehors de ce congrès. Rien ne permet donc d’affirmer qu’il existe une transmission familiale directe de l’antimaçonnisme de Ferdinand vers l’entre-deux-guerres. Une telle affirmation transformerait une homonymie en généalogie.

Le travail historique doit ici résister à la logique même qu’il étudie souvent dans les récits conspirationnistes : relier des éléments dispersés parce que leur rapprochement produit une histoire cohérente. La cohérence narrative ne vaut pas preuve.

Les Chevaliers de la Foi : une contre-maçonnerie plutôt qu’un antimaçonnisme classique

Le cas de Ferdinand mérite toutefois une précision. Les Chevaliers de la Foi ne sont pas seulement une organisation « antimaçonnique » au sens où le terme sera utilisé à la fin du XIXᵉ siècle. Leur fonction première est politique : combattre Napoléon, soutenir la résistance catholique et contribuer au retour de la monarchie légitime.

La franc-maçonnerie intervient principalement comme modèle organisationnel concurrent. Le compte rendu de Jean Leflon insiste sur ce paradoxe : Ferdinand conçoit une société secrète structurée en grades et organisée selon des procédés empruntés à la maçonnerie.² Cette logique permet de parler d’une contre-maçonnerie, mais elle ne doit pas être confondue avec l’antimaçonnisme doctrinal de la Revue internationale des sociétés secrètes un siècle plus tard.

Entre 1810 et 1928, les registres ont changé. Les Chevaliers de la Foi répondent à une situation politique impériale et restauratrice. La RISS, elle, construit un discours où franc-maçonnerie, judaïsme, révolution et subversion internationale sont fréquemment associés.

Le même patronyme apparaît dans ces deux univers. Cela ne suffit pas à établir une filiation idéologique.

Une identité à rechercher dans les archives

La recherche n’est pas pour autant bloquée. Les Archives nationales conservent un fonds Bertier de Sauvigny couvrant plusieurs siècles. L’instrument de recherche est identifié sous la référence FRAN_IR_001859.⁵ Le fonds familial a d’ailleurs déjà servi aux travaux de Guillaume de Bertier de Sauvigny : les comptes rendus de son ouvrage de 1948 signalent explicitement l’importance de ces papiers privés pour l’étude de Ferdinand et des Chevaliers de la Foi. (Persée)

L’identification de l’orateur de 1928 demanderait désormais un croisement plus ciblé : archives familiales, annuaires de la noblesse, presse royaliste, Revue internationale des sociétés secrètes, Le Franc-catholique et comptes rendus du congrès.

Tant que ce travail n’a pas livré un prénom et des éléments d’état civil concordants, la notice doit rester sous la forme d’un acteur partiellement identifié.

Notes

¹ Kreis, E. (2013). « Les réseaux antijuifs et antimaçonniques autour de la Revue internationale des sociétés secrètes (RISS) de l’entre-deux-guerres à la période de l’Occupation ». Revue d’Histoire de la Shoah, 198(1), 117-139, p. 127. https://doi.org/10.3917/rhsho.198.0117.

² Leflon, J. (1949). Compte rendu de Guillaume de Bertier de Sauvigny, Le comte Ferdinand de Bertier (1782-1864) et l’énigme de la Congrégation. Revue d’histoire de l’Église de France, 35(126), 248-250. Le compte rendu décrit Ferdinand comme le concepteur et l’animateur des Chevaliers de la Foi et précise que l’organisation est constituée à partir de 1810 sur un modèle en partie emprunté à la franc-maçonnerie.

³ Persée, notice d’autorité « De Bertier de Sauvigny, Guillaume » et références bibliographiques associées.

⁴ Bertier de Sauvigny, G. de. (1948). Le comte Ferdinand de Bertier (1782-1864) et l’énigme de la Congrégation. Paris : Presses Continentales. Voir également Pocquet du Haut-Jussé, B. A. (1950), compte rendu dans les Annales de Bretagne, 57(2), 276-277.

⁵ Archives nationales / FranceArchives. Fonds Bertier de Sauvigny (XVe-XXe siècles), instrument de recherche FRAN_IR_001859.

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