En 1797, un professeur de philosophie naturelle de l’université d’Édimbourg publie un ouvrage qui donne sa forme moderne au grand récit du complot maçonnique. John Robison n’est pourtant ni pamphlétaire de métier ni polémiste religieux. C’est un savant reconnu, secrétaire général de la Royal Society of Edinburgh, collaborateur de James Watt, contributeur de l’Encyclopædia Britannica. Cette respectabilité scientifique explique, pour une part, le retentissement de son livre : Proofs of a Conspiracy against all the Religions and Governments of Europe1.
Un savant du siècle des Lumières écossais
Né le 4 février 1739 à Boghall, dans le Stirlingshire, fils d’un négociant de Glasgow, Robison étudie à la Glasgow Grammar School puis à l’université de Glasgow, où il obtient sa maîtrise en 1756. Sa carrière commence en mer : précepteur du fils de l’amiral Knowles, il participe à l’expédition du général Wolfe au Québec, puis navigue au Portugal jusqu’en 1762. En 1770, il séjourne un an à la cour de Catherine II à Saint-Pétersbourg, où il enseigne la navigation. Nommé professeur de philosophie naturelle à Édimbourg, il y enseigne plus de vingt ans, se forge une réputation de mathématicien et d’opticien, et devient en 1783 le premier secrétaire général de la toute jeune Royal Society of Edinburgh. Il invente la sirène acoustique, travaille avec Watt sur un projet de véhicule à vapeur resté sans suite, et rédige, pour la troisième édition de l’Encyclopædia Britannica, plus d’un millier de pages d’articles scientifiques2.
Rien, dans ce parcours, ne prédestine Robison à devenir l’une des sources majeures du récit conspirationniste moderne. L’historien Mike Jay le note : au début de 1797, Robison jouit d’une réputation solide et installée dans l’establishment scientifique britannique2. Un an plus tard, cette réputation est éclipsée par le succès d’un livre qui la fait basculer dans un tout autre registre.
John Robinson
Le tournant de 1797
Proofs of a Conspiracy paraît à Édimbourg en 1797, chez William Creech, Cadell et Davies1. Le succès est immédiat : l’édition s’épuise en quelques jours, et l’ouvrage connaît, dans l’année, des rééditions à Londres, Dublin et New York2. Robison y soutient qu’une conspiration occulte, pilotée par une cellule maçonnique clandestine – l’ordre des Illuminés de Bavière, fondé par Adam Weishaupt en 1776 –, a infiltré les loges maçonnes continentales et fomenté la Révolution française. Le matériau de cette démonstration provient pour l’essentiel des écrits de dénonciation publiés en Allemagne après la dissolution de l’ordre par l’électeur de Bavière en 1785, et des informations transmises par un agent, le moine Alexander Horn2.