Le nom promet des fuites. L’image de couverture affiche « WikiLeaks » et reprend sa devise, « We open governments » (« Nous ouvrons les gouvernements »). Le compte X @WikiLeaksQ, qui se présente sous le nom « Wiki Leaks 1.0 », pousse suffisamment loin l’imitation pour créer une proximité visuelle avec l’organisation fondée par Julian Assange. Aucun élément vérifié ne permet pourtant d’établir un lien entre les deux.
Une capture du profil réalisée le 25 septembre 2026 montre un compte créé en mars 2026, suivi par 176 000 abonnés et renvoyant vers le canal Telegram WakeupQ1.¹
Un nom d’emprunt, une audience réelle
A cette date, @WikiLeaksQ ne suit qu’un seul compte et affiche une coche bleue. Celle-ci ne constitue plus, chez X, une certification de l’identité du titulaire : elle indique principalement qu’un compte dispose d’un abonnement Premium ou Premium+ et satisfait aux critères d’éligibilité de la plateforme. X distingue cette coche de la vérification volontaire d’identité.²
La biographie donne le ton : « Wake up. The truth was never gone – just hidden », soit « Réveillez-vous. La vérité n’a jamais disparu – elle était simplement cachée ». Une seconde formule promet d’« Exposing what they don’t want you to see », « Révéler ce qu’ils ne veulent pas que vous voyiez ». La posture est celle du dévoilement : une vérité existerait, des acteurs indéterminés la dissimuleraient et quelques initiés seraient capables de la rendre visible.
Le renvoi vers Telegram est également significatif. D’autres comptes appartenant au même univers orientent vers WakeupQ1. Cette convergence ne démontre pas une administration commune. Elle indique en revanche un point de circulation partagé, extérieur à X. L’apparence de WikiLeaks ajoute une couche supplémentaire : le compte emprunte les signes d’une organisation mondialement connue pour la publication de documents confidentiels. L’esthétique de la fuite devient ainsi un argument d’autorité.
Le vocabulaire de Q recyclé
Wiki Leaks 1.0 reprend plusieurs marqueurs de QAnon. Dans le mouvement d’origine, les « Q drops » désignent les messages anonymes publiés à partir d’octobre 2017, d’abord sur 4chan, puis sur 8chan et 8kun. Leur auteur, « Q », prétendait disposer d’informations privilégiées sur une lutte secrète menée au sommet de l’État américain.
Le mot drop est difficile à traduire littéralement dans cet usage. « Révélation » ou « message divulgué » en restitue mieux le sens. Lorsque le compte promet des « real drops », il annonce donc de « vraies révélations ». Le dispositif repose sur l’attente : titres en capitales, annonces imminentes, documents présentés comme décisifs. Chaque publication peut devenir une nouvelle pièce d’un ensemble dont l’existence est présupposée.
Au centre du récit se trouve le « Cabal », une élite clandestine à laquelle les récits QAnon attribuent pouvoir politique, domination financière, pédocriminalité et pratiques sataniques. Face à elle se trouveraient les « White Hats », les « chapeaux blancs », supposés agir du « bon côté ». Donald Trump occupe une place centrale dans la mythologie QAnon.
L’ensemble permet de rapprocher des objets sans relation démontrée : banques centrales, Vatican, Ordre de Malte, Hollywood, Jeffrey Epstein, CERN, contrôle météorologique ou occultisme. Le procédé relève du conspirationnisme de fusion : plusieurs théories du complot sont réunies dans une construction supérieure capable de les absorber.
La « mafia khazare », recyclage d’un récit antisémite
La référence à la « Khazarian Mafia » – « mafia khazare » – permet d’observer la profondeur historique de cet assemblage. Les Khazars formaient un ensemble politique turcique établi entre les VIIᵉ et Xᵉ siècles dans une région située notamment au nord du Caucase et autour de la mer Caspienne. Une partie de leurs élites adopta le judaïsme. De cette réalité est née l’hypothèse selon laquelle les Juifs ashkénazes descendraient principalement de populations khazares converties.
Arthur Koestler contribua à populariser cette hypothèse avec The Thirteenth Tribe, publié en 1976. Une étude génomique de Doron M. Behar et de ses coauteurs, publiée en 2013 dans Human Biology, n’a trouvé dans les données examinées aucun élément étayant une origine khazare des Juifs ashkénazes.³
Le récit de la « mafia khazare » transforme cette question historique en théorie d’une organisation criminelle transnationale. L’Institute for Strategic Dialogue a documenté en mai 2022 sa circulation dans des canaux Telegram germanophones d’extrême droite et conspirationnistes. Dans ce corpus, les termes « Khazars » et « mafia khazare » servent notamment de désignations substitutives dans des récits antisémites, aux côtés de références aux Rothschild ou au « sionisme ».⁴ Les publications observées de Wiki Leaks 1.0 qui associent les Rothschild à cette construction doivent être conservées sous forme de captures datées avant citation détaillée.
Kennedy réinterprété par QAnon
Le mécanisme n’exige pas toujours de fabriquer de faux documents. Une source authentique peut être détournée par changement de contexte. Le discours prononcé par John F. Kennedy le 27 avril 1961 en fournit un exemple classique. Une phrase évoquant une « conspiration monolithique et impitoyable » circule depuis longtemps dans les milieux conspirationnistes comme si Kennedy avait révélé l’existence d’un pouvoir occulte dirigeant les États-Unis. Le contexte est celui de la guerre froide : Kennedy évoquait la confrontation avec le communisme et s’adressait à la presse américaine.
Cette réinterprétation dépasse le seul compte étudié. En mars 2023, Michael Flynn, ancien conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump et relais de récits associés à QAnon, a partagé une vidéo affirmant que Kennedy ne mettait pas en garde contre l’Union soviétique mais contre la « mafia khazare ». L’Anti-Defamation League a documenté cette publication en mai 2023.⁵ Il ne s’agit donc pas d’attribuer ce contenu à Wiki Leaks 1.0, mais de situer le compte dans un environnement narratif plus large.
Une date peut être exacte. Une citation peut être authentique. Une institution peut réellement exister. Le récit complotiste se fabrique dans les relations ajoutées entre ces éléments.
La franc-maçonnerie n’est plus nécessairement au premier plan
La franc-maçonnerie ne constitue pas le thème dominant de Wiki Leaks 1.0. Le compte ne peut donc pas, sur les éléments actuellement documentés, être décrit comme un producteur principalement antimaçonnique. Une partie de l’ancien répertoire est néanmoins présente : Illuminati, « Black Nobility » – « noblesse noire » –, Ordre souverain de Malte, sabbato-frankisme, kabbale, Baal, Moloch, Aleister Crowley et sociétés secrètes emboîtées.
La parenté se situe surtout dans la structure. À la fin du XVIIIᵉ siècle, les constructions de l’abbé Augustin Barruel et de John Robison contribuent à installer l’idée que des sociétés secrètes, notamment les Illuminés de Bavière et la franc-maçonnerie, auraient préparé ou dirigé les bouleversements révolutionnaires.⁶ Le principe peut ensuite être décliné : une organisation visible en cacherait une autre ; les membres ordinaires ignoreraient le projet véritable ; plusieurs sociétés apparemment distinctes seraient les différents niveaux d’un même système.
Le conspirationnisme contemporain conserve cette architecture mais en déplace le centre. La franc-maçonnerie devient un élément parmi d’autres. Le « Cabal » possède une capacité d’absorption supérieure : il peut intégrer francs-maçons, banquiers, organisations internationales, célébrités, scientifiques ou responsables politiques dans une même narration. Wiki Leaks 1.0 appartient donc à l’antimaçosphère moins par la production d’un antimaçonnisme doctrinal que par la circulation et l’hybridation de représentations dont certaines appartiennent à sa généalogie.
Du « Grand Réveil » au portefeuille
L’univers QAnon possède son horizon : le « Great Awakening », le « Grand Réveil ». Une vérité cachée serait progressivement révélée à la population, tandis que le « Cabal » serait défait. Cette attente possède désormais une déclinaison financière : le « Quantum Financial System » (QFS), ou « système financier quantique ». Selon ses promoteurs, il remplacerait tout ou partie de l’infrastructure bancaire et financière actuelle (banques centrales, réseaux de paiement, systèmes de règlement-livraison) lors d’un « reset » général, c’est-à-dire d’une réinitialisation des comptes et des monnaies. Aucune institution financière internationale n’a confirmé l’existence d’un tel système secret.
Le récit s’appuie pourtant sur des technologies et des actifs bien réels. Le XRP en fournit un exemple. Le XRP Ledger, registre distribué dont le XRP est le jeton natif, a été conçu à partir de 2011 par David Schwartz, Jed McCaleb et Arthur Britto, puis mis en service en juin 2012. Quelques mois plus tard, NewCoin, rapidement rebaptisée OpenCoin puis Ripple, a été créée pour l’exploiter commercialement. L’offre de XRP a été émise d’emblée, sans minage : les fondateurs du registre en ont attribué 80 milliards à la société, qui les détient et les met sur le marché progressivement.⁷ L’existence du XRP Ledger est donc un fait ; son intégration à un hypothétique système financier clandestin relève d’un autre registre.⁷
Cette confusion peut avoir des conséquences financières concrètes. Des enquêtes journalistiques ont décrit des dispositifs associant QAnon, promesses de « reset » financier, QFS et cryptomonnaies. New Lines Magazine a notamment montré comment des escrocs exploitent les croyances conspirationnistes de leurs victimes et utilisent les cryptomonnaies pour capter leur épargne.⁸ La promesse de dévoilement peut ainsi devenir une promesse de rendement.
Une fabrique de convergence
Wiki Leaks 1.0 invente finalement assez peu. Sa fonction est ailleurs. À WikiLeaks, il emprunte l’esthétique de la fuite documentaire et la formule « We open governments ». À QAnon, il reprend les « drops », le « Great Awakening », le « Cabal » et les « White Hats ». Aux récits antisémites, il emprunte la « mafia khazare » et les Rothschild. À l’ancien imaginaire antimaçonnique et occultiste, il reprend la représentation des sociétés secrètes emboîtées et des pouvoirs dissimulés. Au conspirationnisme financier, il ajoute le QFS, le « reset » et les cryptomonnaies.
Ces éléments n’ont pas besoin d’être historiquement compatibles. Il suffit de pouvoir les relier. Dans la typologie de l’Observatoire, le compte relève donc de l’« émetteur diffus » : il agrège, recycle et amplifie des récits préexistants davantage qu’il ne construit une doctrine antimaçonnique originale.
Son cas reste significatif par son échelle. La capture du 25 septembre 2026 montre qu’un compte créé six mois auparavant affiche 176 000 abonnés. Son apparence emprunte l’autorité visuelle d’une organisation connue. Son vocabulaire promet l’accès à une information interdite. Telegram prolonge ensuite la circulation hors de X.
Wiki Leaks 1.0 montre ainsi une transformation de l’antimaçosphère. Le vieux complot maçonnique n’a pas nécessairement disparu. Il n’est simplement plus indispensable qu’il occupe le centre du récit. Certaines de ses structures peuvent se fondre dans une construction plus vaste où se côtoient Illuminati, Rothschild, Epstein, CERN, satanisme, « White Hats », banques centrales et cryptomonnaies. Le « tout est lié » n’est plus seulement la conclusion. Il est devenu la méthode.
Notes
1. Capture d’écran du profil X @WikiLeaksQ fournie par l’auteur, 25 septembre 2026. Elle documente l’état du profil à cet instant. Un archivage public du profil et des publications structurantes reste recommandé.
2. X. (2026). « About profile labels and checkmarks on X » et « FAQ sur X Premium ». La coche bleue correspond à un abonnement Premium ou Premium+ répondant aux critères d’éligibilité ; la vérification d’identité est un dispositif distinct.
3. Behar, D. M., et al. (2013). « No evidence from genome-wide data of a Khazar origin for the Ashkenazi Jews ». Human Biology, 85(6), 859–900. https://doi.org/10.3378/027.085.0604
4. Institute for Strategic Dialogue. (2022, mai). « An antisemitic conspiracy theory is being shared on Telegram to justify Russia’s invasion of Ukraine ».
5. Anti-Defamation League. (2023, 22 mai). « QAnon is Resurgent on Twitter ».
6. Barruel, A. (1797–1798). Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme. Londres ; Robison, J. (1797). Proofs of a Conspiracy Against All the Religions and Governments of Europe. Edinburgh.
7. XRP Ledger. (2026). « History ». XRPL.org. Le site indique que David Schwartz, Jed McCaleb et Arthur Britto commencent le développement en 2011, que le Ledger est lancé en juin 2012 et que NewCoin est créée en septembre 2012.
8. New Lines Magazine. (2025). « Republican Politics and Crypto Scams ». L’enquête décrit l’usage de NESARA/GESARA, du QFS et des cryptomonnaies dans des dispositifs frauduleux visant des publics conspirationnistes.