Il existe, dans l’histoire de la franc-maçonnerie, une catégorie de personnages à la fois fascinants et problématiques : ceux qui, après avoir été initiés - parfois jusqu’à des grades élevés -, ont choisi de retourner les armes contre l’institution qui les avait accueillis. On les appelle parfois « renégats », parfois « repentis » (dans le vocabulaire chrétien), selon qu’on les regarde depuis l’intérieur ou l’extérieur du Temple. Leur existence pose une question centrale à quiconque s’intéresse à l’antimaçonnisme : quel crédit accorder au témoignage d’un ancien initié devenu adversaire ?
Avant de dresser cet inventaire, une mise au point méthodologique s’impose. Car l’un des travers les plus répandus de la littérature antimaçonnique consiste précisément à gonfler les rangs de ces « renégats » en y incluant des individus qui n’ont jamais été francs-maçons, ou dont l’appartenance relève davantage de la mystification que de l’initiation véritable. L’exercice de vérification est donc double : il faut à la fois identifier ceux qui méritent réellement l’étiquette de « franc-maçon passé à l’antimaçonnisme » et écarter ceux que la légende ou la propagande y ont indûment intégrés.
Les faux renégats. Nettoyer les rangs
Plusieurs figures régulièrement présentées comme d’« anciens francs-maçons devenus antimaçons » n’ont tout simplement jamais appartenu à l’Ordre.
Samuel Prichard est sans doute le cas le plus ancien et le plus débattu. L’auteur de Masonry Dissected (1730), première divulgation sérieuse des rituels des trois grades, se présente lui-même dans son ouvrage comme « Late Member of a constituted Lodge ». La Grande Loge de Londres réagit vivement à sa publication : le 15 décembre 1730, elle consigne dans ses minutes que le texte n’est pas authentique et recommande aux loges de se méfier des imposteurs. Un pamphlet anonyme, The Perjured Free Mason Detected - possiblement attribué à Daniel Defoe -, l’accuse de parjure et de chantage. L’Encyclopedia Masonica de Mackey le qualifie d’« unprincipled and needy Brother » (en citant le Dr Oliver). Son statut maçonnique réel demeure donc ambigu : il a pu être initié, mais rien ne le confirme de manière certaine. Le qualifier de « renégat » suppose une appartenance qui reste discutée. En tout état de cause, sa démarche était avant tout mercantile - le livre fut un best-seller immédiat, réimprimé au moins trente-huit fois avant 1800 - plutôt qu’idéologiquement antimaçonnique.
L’abbé Barruel (1741-1820), auteur des célèbres Mémoires pour servir à l’histoire du Jacobinisme (1797-1798), n’a jamais été franc-maçon. Jésuite, il a élaboré la théorie du complot maçonnique comme explication de la Révolution française depuis une position entièrement extérieure à l’Ordre.
Walton Hannah (1912-1966), auteur de Darkness Visible (1952), est un cas que l’on rencontre fréquemment dans les listes d’« anciens maçons critiques ». C’est une erreur. Hannah était un pasteur anglican (converti ensuite au catholicisme) qui a enquêté sur la franc-maçonnerie de l’extérieur, dans le but de démontrer son incompatibilité avec le christianisme. Ses archives, conservées à l’Université Concordia de Montréal, contiennent des correspondances dans lesquelles il affirme explicitement n’avoir jamais été franc-maçon (« in correspondence he claims never to have been a Freemason », note la description du fonds). Son livre a eu un impact considérable - présenté dans un documentaire de la BBC vu par 12 millions de téléspectateurs en 1965 -, mais il s’agit d’une critique externe, non d’un témoignage de renégat.
Bernard Faÿ (1893-1978) est un cas qui mérite une attention particulière, car il est parfois présenté comme un « ancien maçon ». C’est inexact. Faÿ lui-même écrit dans la préface de La Franc-Maçonnerie et la révolution intellectuelle du XVIIIe siècle (1935) : « N’étant point Franc-Maçon, mais voyageur, et chercheur, et libre, j’ai trouvé sur ma route bien des documents. » Professeur au Collège de France, historien de la franc-maçonnerie du XVIIIe siècle, il était un opposant externe, un antimaçon virulent certes, et l’artisan principal de la répression maçonnique sous Vichy, mais pas un renégat. Son rôle dans le fichage de près de 60 000 francs-maçons, la publication de 18 000 noms au Journal officiel, l’organisation de l’exposition « La franc-maçonnerie dévoilée » au Petit Palais (un million de visiteurs en 1941) et la direction de la revue Les Documents maçonniques font de lui l’un des antimaçons les plus dangereux de l’histoire française mais depuis l’extérieur de l’institution. Condamné aux travaux forcés à perpétuité à la Libération (le bilan s’élevait à environ un millier de francs-maçons éliminés), il s’évada en 1951 et fut gracié en 1959.
Les pionniers : révélateurs et conspirateurs (XVIIIe – début XIXe)
Parmi les authentiques renégats des premiers temps, deux figures dominent.
John Robison (1739-1805), professeur de philosophie naturelle à l’Université d’Édimbourg, membre de la Royal Society, fut initié franc-maçon et fréquenta les loges pendant ses voyages en Europe continentale. Son ouvrage Proofs of a Conspiracy Against all the Religions and Governments of Europe (1797) constitue l’un des textes fondateurs de la théorie du complot maçonnique. Robison y soutient que la franc-maçonnerie européenne - et particulièrement les Illuminés de Bavière d’Adam Weishaupt - avait été le vecteur de la Révolution française. Le texte, contemporain des Mémoires de Barruel (les deux ouvrages furent publiés indépendamment la même année), posa les bases d’un discours qui allait se perpétuer pendant plus de deux siècles.
William Morgan (1774-1826 ?) est un cas singulier, probablement le plus célèbre « renégat » de l’histoire maçonnique, et celui dont le destin fut le plus spectaculaire. Maçon de Batavia (New York), il annonça son intention de publier une divulgation des secrets maçonniques. Avant même la parution de son Illustrations of Masonry (publié à titre posthume), il fut enlevé en septembre 1826 dans des circonstances qui restent partiellement obscures. Il ne fut jamais retrouvé. L’« affaire Morgan » provoqua un séisme politique aux États-Unis : elle donna naissance au Parti anti-maçonnique (1828), premier tiers-parti significatif de l’histoire politique américaine, et réduisit de moitié les effectifs maçonniques du pays en une quinzaine d’années.
En France, Jean-Baptiste Clérant (1745) et Jacques Gaillard de l’Étenderie (1746), co-auteurs présumés de L’Ordre des Francs-Maçons trahi et le Secret des Mopses révélé, figurent parmi les premiers divulgateurs francophones, bien que leur degré réel d’implication maçonnique reste difficile à établir avec certitude.
L’âge d’or de la mystification (fin XIXe – début XXe)
La période 1880-1900 constitue un âge d’or de l’antimaçonnisme en France, marqué par l’encyclique Humanum Genus de Léon XIII (1884) et par l’affaire Léo Taxil, qui en constitue à la fois l’apogée et la réduction par l’absurde.
Gabriel Jogand-Pagès, dit Léo Taxil (1854-1907), est un cas à part dans notre inventaire. Son « initiation » au Grand Orient de France (loge « Le Temple de l’Amitié » à Paris, en 1881) fut expéditive et son exclusion rapide — pour escroquerie. Il s’agit moins d’un renégat que d’un mystificateur professionnel : anticlérical devenu faussement catholique, puis « repenti » antimaçon, il monta de toutes pièces la supercherie Diana Vaughan et la légende du « Palladisme » satanique avant de révéler publiquement sa mystification le 19 avril 1897, devant un parterre de journalistes et d’ecclésiastiques médusés. On ne peut cependant le classer ni totalement parmi les renégats (il n’a jamais été un vrai franc-maçon au sens plein), ni parmi les opposants externes (il avait formellement été admis). Taxil occupe un no man’s land typologique qui dit quelque chose de la nature même de l’antimaçonnisme : un terrain propice aux imposteurs.
Paul Rosen est un authentique renégat, titulaire du 33e degré du Rite Écossais Ancien et Accepté, qui publia Satan & Cie en 1888, ouvrage dans lequel il dénonçait le prétendu satanisme maçonnique. Son cas illustre un phénomène récurrent : la conversion religieuse comme moteur du basculement antimaçonnique.
Domenico Margiotta, également 33e degré (cette fois dans la maçonnerie italienne), collabora activement avec Taxil dans l’affaire du Palladisme avant de publier ses propres ouvrages antimaçonniques. La question de la sincérité de sa démarche — conviction réelle ou opportunisme commercial — reste ouverte.
Paul Copin-Albancelli (vers 1851-1939) quitta la franc-maçonnerie française vers 1890 pour devenir l’un des plus prolifiques auteurs antimaçonniques de la Belle Époque. Ses ouvrages - Le Pouvoir occulte contre la France (1908), La Conjuration juive contre le monde chrétien (1909) - illustrent le glissement caractéristique de l’antimaçonnisme vers l’antisémitisme et la théorie du « complot judéo-maçonnique ».
Jules Doinel (1842-1902) représente un cas plus complexe d’aller-retour. Archiviste-paléographe et franc-maçon, il fonda l’Église gnostique en 1890 avant de se convertir au catholicisme et de publier Lucifer démasqué (1895) sous le pseudonyme de Jean Kostka, dans lequel il dénonçait le caractère luciférien de la franc-maçonnerie. Sa trajectoire sinueuse - du gnosticisme à l’antimaçonnisme catholique - témoigne de la porosité des frontières entre ésotérisme et antimaçonnisme à la fin du XIXe siècle.
Mentionnons également Alexandre de Saint-Albin, auteur de Révélations d’un ancien franc-maçon (1897), et Emmanuel-Joseph Demassieux, ancien Grand Maître Adjoint du Grand Orient de France, dont le passage à l’antimaçonnisme constitue un cas particulièrement significatif en raison de son niveau de responsabilité au sein de l’obédience.
La période noire : Vichy et la Collaboration (1940-1944)
Si Bernard Faÿ n’était pas lui-même franc-maçon, la machine antimaçonnique de Vichy ne manquait pas d’authentiques renégats.
Jean Marquès-Rivière (1903-2000) est le plus emblématique. Ancien franc-maçon (initié à la Grande Loge de France) et ancien bouddhiste, converti au catholicisme, il devint le directeur du service de recherche en zone nord du Service des sociétés secrètes. Il est surtout connu pour avoir co-écrit le scénario de Forces Occultes (1943), film de propagande antimaçonnique commandé par le gouvernement de Vichy, qui dépeignait la « subversion » maçonnique. Le réalisateur du film, Jean Mamy, fut fusillé à la Libération. Marquès-Rivière, condamné à mort par contumace, s’enfuit en Espagne où il mourut en 2000 sans avoir purgé sa peine.
Robert Vallery-Radot (1885-1970), petit-fils de Louis Pasteur, médecin et écrivain catholique, servit de rédacteur en chef de la revue Les Documents maçonniques, organe de propagande du service des sociétés secrètes dirigé par Bernard Faÿ. Son cas illustre la convergence entre catholicisme traditionaliste et antimaçonnisme vichyste.
La période de Vichy représente le point de bascule où l’antimaçonnisme cessa d’être une simple production idéologique pour devenir un instrument de persécution d’État. Le bilan - 60 000 noms fichés, 18 000 publiés au Journal officiel, 3 000 fonctionnaires révoqués, environ un millier de francs-maçons morts en déportation ou par exécution - donne la mesure du passage de la parole aux actes.
Les convertis contemporains. L’axe évangélique américain
À partir des années 1980, un nouveau type de renégat émerge aux États-Unis : l’ancien franc-maçon converti au christianisme évangélique ou fondamentaliste, qui fait de son « témoignage » un ministère à part entière.
Jim Shaw (1930-2005 ?), co-auteur avec Tom McKenney de The Deadly Deception (1988), se présente comme un ancien titulaire du 33e degré du Rite Écossais, juridiction sud des États-Unis. Son cas est cependant gravement compromis par les vérifications des historiens maçonniques Arturo de Hoyos et S. Brent Morris (dans Is It True What They Say About Freemasonry?). Selon les règles du Suprême Conseil de la Juridiction Sud, un maçon doit être 32e degré pendant au moins 46 mois avant d’être éligible au Knight Commander of the Court of Honour (KCCH), puis attendre encore 46 mois avant d’être éligible au 33e degré, et avoir au moins 35 ans. Les dates fournies par Shaw rendent cette chronologie impossible : il aurait encore été à 37 mois de l’éligibilité au 33e degré quand il prétend l’avoir reçu. Plus significatif encore : son nom n’apparaît dans aucune des Transactions annuelles du Suprême Conseil, qui répertorient systématiquement tous les récipiendaires. De Hoyos et Morris ont par ailleurs démontré que sa description prétendue du cérémonial du 33e degré est en réalité plagiée du rituel « Cerneau » publié dans Scotch Rite Masonry Illustrated de Jonathan Blanchard (1887).
William « Bill » Schnoebelen est un ancien 32e degré autoproclamé, devenu pasteur évangélique et auteur de Masonry: Beyond the Light. Son « CV ésotérique » - il prétend avoir été successivement franc-maçon, mormon, sataniste, sorcier wiccan et vampire - pose en soi quelques questions de crédibilité.
John Salza, ancien 32e degré, converti au catholicisme traditionaliste, est l’auteur de Masonry Unmasked (2006). Son approche est plus structurée que celle de ses prédécesseurs évangéliques, s’appuyant sur les documents du magistère catholique (en particulier la déclaration de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi de 1983) pour soutenir l’incompatibilité entre foi catholique et appartenance maçonnique.
Les convertis contemporains. L’axe catholique francophone
La France a produit, à partir des années 2000, sa propre vague de « repentis » maçonniques, très majoritairement orientés vers le catholicisme.
Maurice Caillet (1933-2021), chirurgien-gynécologue rennais, fut membre actif du Grand Orient de France pendant quinze ans, Vénérable de loge, élevé jusqu’au 18e degré. Converti au catholicisme en 1983 à Lourdes - à cinquante ans, lors de sa première messe, selon son propre récit -, il devint l’un des porte-voix les plus médiatisés de l’antimaçonnisme catholique français avec J’étais franc-maçon (Salvator, 2009) et une intense activité de conférencier dans les milieux catholiques conservateurs et charismatiques. Sa trajectoire personnelle est authentique et documentée : son appartenance au GODF ne fait pas de doute.
Serge Abad-Gallardo, architecte et ancien haut fonctionnaire, fut membre du Droit Humain pendant 24 ans, élevé au 18e degré (son parcours dans les Hauts Grades n’est pas établi) et Vénérable Maître de sa loge. Converti au catholicisme vers 2012, il est devenu l’un des auteurs antimaçonniques les plus prolifiques de ces dernières années : J’ai frappé à la porte du Temple (Téqui, 2014), Je servais Lucifer sans le savoir (2016), La franc-maçonnerie chrétienne, une imposture (Artège). Ses affirmations les plus radicales - « La franc-maçonnerie est luciférienne. Tous les satanistes sont franc-maçons » - le situent dans le registre le plus extrême de l’antimaçonnisme religieux contemporain.
Cécile Vavassori, auteure de L’Horreur maçonnique (Téqui, 2015), s’inscrit dans la même veine.
Christophe Flipo, auteur de La meilleure part (Cerf, 2015) et L’adieu aux frères (2016), offre un témoignage plus nuancé sur son départ de la franc-maçonnerie au profit du catholicisme.
Luc Delière (Belgique) constitue un cas belge intéressant à plus d’un titre. Ancien membre de la loge Les Frères Réunis à Tournai, relevant du Grand Orient de Belgique - et non d’une obédience française comme l’affirment à tort de nombreux sites web qui relaient son témoignage -, il est par ailleurs naturopathe, radiesthésiste et magnétiseur. Converti au christianisme charismatique, il publie en 2004 La Vallée de l’Aube (chez un éditeur canadien, Merlin Éditeur, qui le présente comme « un livre-choc, des révélations percutantes, troublantes, une véritable bombe ! »). Son témoignage, qui s’ouvre par la phrase « Si vous avez un peu de temps pour me lire, je vais vous raconter comment satan derrière la Franc-maçonnerie nous a détruit, mon fils, ma mère et moi », mêle récit de conversion, expérience charismatique (parler en langues) et dénonciation du caractère prétendument luciférien de la maçonnerie. Le cas Delière est symptomatique de la circulation virale des témoignages antimaçonniques sur le web : son récit, repris sans vérification sur des dizaines de sites chrétiens et notamment par des médias africains (le site ICIcemac.com l’utilisa en 2007 pour dénoncer la « FrançAfrique maçonnique »), fonctionne comme un « témoignage-type » décontextualisé, dans lequel la trajectoire individuelle — ici un entrepreneur belge, pratiquant l’occultisme avant même son entrée en maçonnerie — se dissout dans le grand récit de la « délivrance » chrétienne face au « satanisme maçonnique ». Dans une lettre adressée au pape Jean-Paul II le 23 juin 2003, il implore le pardon pontifical. Ironie du sort, une rapide recherche en ligne révélait encore, au moment de la publication de son témoignage, ses activités de « magnétiseur curatif » sur des annuaires ésotériques — un détail qui nuance quelque peu la rupture totale avec l’occultisme qu’il revendique.
Burkhardt Gorissen en Allemagne (Ich war Freimaurer, 2009) témoigne de l’existence du même phénomène outre-Rhin.
L’axe conspirationniste et politique
Certains renégats ne s’inscrivent ni dans le registre religieux ni dans le témoignage personnel, mais dans celui du conspirationnisme politique.
Stéphane Blet (1969-2020), pianiste français, ancien franc-maçon, devint critique du « mondialisme maçonnique » et se distingua par des prises de position conspirationnistes, notamment sur les réseaux sociaux, jusqu’à sa mort en 2020.
En Belgique, Jacques Delacroix (pseudonyme) publia Dieu maudit-Il les francs-maçons ?, témoignage d’un ancien maçon belge dans un registre catholique.
Que retenir ? Esquisse d’une typologie
Au terme de cet inventaire - nécessairement incomplet, tant la production antimaçonnique est vaste et les trajectoires individuelles complexes -, quelques constantes se dégagent.
Le moteur principal du basculement est, de loin, la conversion religieuse. Qu’il s’agisse du catholicisme (Caillet, Abad-Gallardo, Doinel, Salza) ou du protestantisme évangélique (Shaw, Schnoebelen), la redécouverte d’une foi chrétienne exclusive conduit l’ancien maçon à percevoir rétrospectivement son parcours initiatique comme une errance spirituelle, voire une soumission inconsciente à des forces démoniaques. Le registre luciférien - hérité en droite ligne de la mystification de Taxil - reste étonnamment vivace dans ce type de discours, plus d’un siècle après la révélation de la supercherie.
Le deuxième moteur est la déception institutionnelle : le maçon qui n’a pas trouvé dans les loges ce qu’il y cherchait - élévation spirituelle, fraternité authentique, progression intellectuelle - et qui transforme sa déception en ressentiment.
Le troisième, plus rare, est l’opportunisme : Taxil en est le prototype, mais on peut s’interroger sur la part de calcul éditorial dans certains témoignages contemporains, à une époque où le « livre de repenti » constitue un créneau commercial porteur.
Une dernière observation s’impose : l’examen attentif des CV maçonniques de ces renégats révèle une tendance quasi systématique à l’inflation des grades et des responsabilités. Shaw prétendait être 33e degré sans pouvoir le prouver. Abad-Gallardo évoque parfois le 28e degré alors que certaines sources lui attribuent le 12e. Cette tendance à se grandir post facto n’est pas anodine : elle répond à une nécessité rhétorique. Plus le renégat prétend avoir été haut placé dans la hiérarchie, plus son « témoignage » se voit doté d’une autorité supposée. C’est la logique du lanceur d’alerte inversée : pour que la dénonciation porte, il faut avoir été au cœur du système.
Or c’est précisément cette logique que l’analyse critique doit déconstruire. Car le fait d’avoir été franc-maçon - même à un grade élevé - ne confère pas automatiquement une expertise sur « la franc-maçonnerie » en général. Un Vénérable Maître d’une loge du Droit Humain à Narbonne n’a qu’une vision partielle et située de l’immense diversité des pratiques maçonniques à travers le monde. Universaliser son expérience particulière pour en tirer des conclusions sur l’« essence » de la franc-maçonnerie relève d’une erreur méthodologique que le récit de conversion, avec sa dramaturgie des ténèbres et de la lumière, a précisément pour fonction de masquer.
Sources et références principales
De Hoyos, Arturo & Morris, S. Brent, Is It True What They Say About Freemasonry?, M. Evans & Co. — Analyse critique des affirmations anti-maçonniques, incluant le cas Jim Shaw.
Compagnon, Antoine, Le Cas Bernard Faÿ, Gallimard, 2009. — Biographie de référence sur le persécuteur des maçons sous Vichy.
Poulain, Martine, Livres pillés, lectures surveillées : les bibliothèques françaises sous l’Occupation, Gallimard, 2008.
Faÿ, Bernard, La Franc-Maçonnerie et la révolution intellectuelle du XVIIIe siècle, Éditions de Cluny, 1935 (contient la citation « N’étant point Franc-Maçon »).
Caillet, Maurice, J’étais franc-maçon, Salvator, 2009.
Abad-Gallardo, Serge, J’ai frappé à la porte du Temple, Téqui, 2014.
Hannah, Walton, Darkness Visible, Augustine Press, 1952. — Fonds d’archives : Concordia University, Montréal (P015).
Robison, John, Proofs of a Conspiracy, 1797.
Shaw, Jim & McKenney, Tom, The Deadly Deception, Huntington House, 1988.
Prichard, Samuel, Masonry Dissected, 1730. Édition critique par Harry Carr, Masonic Book Club, 1977 (réédition 2021 par de Hoyos & Morris).
Traveling Templar, « Anti-Mason Jim Shaw », 2019 — analyse détaillée de la chronologie impossible du 33e degré de Shaw.
Hiram.be, « Il est sorti de la Franc-Maçonnerie », 6 mai 2007 — analyse du témoignage de Luc Delière et de sa circulation sur le web.
Wikipedia fr : articles « Bernard Faÿ », « Antimaçonnisme par pays », « Walton Hannah ».