La notice héroïque est écrite depuis longtemps : le lieutenant-colonel Driant (1855–1916), tombé au bois des Caures aux premières heures de Verdun, compte parmi les figures les plus honorées de la Grande Guerre. Elle omet généralement un épisode. Entre sa démission de l’armée et son entrée à la Chambre, Driant a organisé l’antimaçonnisme militant. L’épisode fait partie du dossier. Encore faut-il le dater correctement, ce que les notices encyclopédiques font mal.
L’officier et l’écrivain
Né le 11 septembre 1855 à Neufchâtel-sur-Aisne, saint-cyrien, Émile Driant devient officier d’ordonnance du général Boulanger en Tunisie le 1er mai 1884, puis le suit au ministère de la Guerre en janvier 1886.1 Il épouse Marcelle Boulanger le 30 octobre 1888, en pleine crise boulangiste.2 Le mariage pèsera durablement sur sa carrière.
Sous le pseudonyme de capitaine – puis commandant – Danrit, anagramme de son nom, il publie à partir de 1889 des romans d’anticipation militaire à très large diffusion : La Guerre de demain, L’Invasion jaune, La Guerre fatale.1 La double casquette compte. Quand il entre en antimaçonnisme, Driant apporte une notoriété nationale que les abbés éditeurs et les journalistes de ligue n’ont pas.
L’affaire des fiches
Le 28 octobre 1904, le député Jean Guyot de Villeneuve interpelle le gouvernement à la Chambre et produit des fiches de renseignement politique et confessionnel établies sur les officiers. Elles lui ont été remises par Jean-Baptiste Bidegain, adjoint du secrétaire général du Grand Orient de France, Narcisse-Amédée Vadecard. Le ministre de la Guerre, le général Louis André, démissionne le 15 novembre 1904.3
Driant, chef de bataillon depuis dix ans, bien noté mais écarté du tableau d’avancement, s’estime victime du dispositif. Il proteste devant ses officiers, ce qui lui vaut un rappel à l’ordre, puis quinze jours d’arrêts simples en 1905 pour avoir fait publier ses notes personnelles dans la presse. Il démissionne le 24 décembre 1905, après vingt-huit ans de service, et publie le 31 décembre dans L’Éclair une tribune intitulée « Un officier dans les luttes civiques ».4 Le grief est ici daté, circonstancié, adossé à un scandale d’État établi – cas rare dans un corpus où l’accusation précède généralement la preuve. C’est sur ce terreau que naît son engagement.
Emile Driant (création numérique Jiri Pragman)