Le 4 octobre 2023, le Conseil des ministres (France) dissout l’association Civitas. Le 30 décembre 2024, le Conseil d’État confirme la dissolution. Entre les deux dates, son président, Alain Escada, n’attend pas. Dès le 11 septembre 2023, il crée à Bruxelles « Civitas International ». La continuité opérationnelle est immédiate. La dissolution française n’éteint ni le mouvement, ni son chef.
Création numérique (Jiri Pragman)
L’antimaçonnisme constitue, depuis l’arrivée d’Escada à la présidence en 2012, l’un des marqueurs idéologiques constants de Civitas. La franc-maçonnerie y occupe une place double : ennemie doctrinale de l’Église catholique d’un côté, opérateur supposé du complot mondialiste de l’autre. Elle est tenue pour responsable, à la fois, de la laïcité, du « démantèlement des familles » et de la « subversion » contemporaine.
Itinéraire d’un militant belge
Alain Escada est né à Bruxelles le 16 mai 19701. Son itinéraire commence dans les années 1990, dans l’extrême droite francophone belge. En 1995, il fonde Polémique-Info, alors seul hebdomadaire d’extrême droite francophone en Belgique. La publication agrège la Nouvelle Droite néo-païenne, la droite catholique intégriste, l’« ultra droite » libérale et des mouvances néo-nazies2. Elle revendique sa filiation avec Henry Coston et avec les périodiques Faits et Documents, Lectures Françaises et Lecture et Tradition.
La même année, il adhère au Front nouveau de Belgique (FNB). Il en devient porte-parole en 1996. Il en est exclu en 1997, à la suite des ennuis financiers de Polémique-Info3. Il préside ensuite l’ASBL Belgique et Chrétienté, structure nationale-catholique aux accents anti-islamiques. Entre 2005 et 2007, il coorganise plusieurs actions des milieux pro-vie et anti-LGBT. Il déclare alors renoncer à son passé d’extrême droite4. La suite contredit la déclaration.
Civitas avant Civitas (1999-2012)
L’institut Civitas est fondé en 1999. Il est, avec ICHTUS, l’un des héritiers du mouvement de laïcs intégristes La Cité catholique, fondé par Jean Ousset, ancien collaborateur du régime de Vichy5. Sa première période est celle d’une officine traditionaliste proche de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X (FSSPX). Sa revue accueille les signatures de Michel Fromentoux et de Jacques Bompard. Elle reste discrète.
L’amiral François de Penfentenyo en assure la présidence. Escada y entre en 2009 comme secrétaire général. En 2012, il succède à Penfentenyo6 et amène des changements notables.
De l’officine à la rue (2011-2013)
Civitas sort de l’ombre fin 2011. En octobre, ses militants perturbent la pièce de Romeo Castellucci Sur le concept du visage du fils de Dieu au Théâtre de la Ville à Paris. Œufs et huile de vidange sont lancés sur les spectateurs7. Devant le Théâtre du Rond-Point, où se joue Golgota picnic de Rodrigo García, le mouvement organise une manifestation contre la « christianophobie ». Trente-quatre personnes sont arrêtées pour entrave à la liberté d’expression8.
En 2012-2013, Civitas s’engage contre la loi Taubira. Il dispute le terrain à La Manif pour tous, qui l’écarte. Il défile derrière le slogan « Non à l’homofolie ». La porte-parole du gouvernement, Najat Vallaud-Belkacem, qualifie le slogan de « déplacé »9. Plusieurs milliers de personnes participent aux rassemblements organisés place Pinel.
Le tournant partidaire (2016)
En juin 2016, Civitas change de statut. Il devient un parti politique. La transformation lui permet de faire bénéficier ses donateurs de déductions fiscales10. Le député Olivier Falorni interpelle le gouvernement à l’Assemblée nationale.
Le programme, présenté en septembre 2016, est qualifié par Le Figaro de « poujadiste, antimondialiste, anti-immigrés et identitaire »11. La même année, Escada se rapproche de l’extrême droite radicale, en particulier d’Alain Soral. Plusieurs cadres modérés quittent le mouvement12. Libération évoque la « chute de la maison Civitas ».
Fin 2016, Escada lance avec François-Xavier Peron et Stefano Pistilli la Coalition pour la Vie et la Famille. Le parti européen reçoit l’agrément en 2017. Il lui ouvre 500 000 euros annuels de fonds européens13. Parmi les soutiens : un élu d’Aube dorée et un député du Parti populaire Notre Slovaquie. Les deux formations sont classées néonazies.
La séquence Covid et la dissolution (2020-2024)
Civitas opère un nouveau pivot avec la crise sanitaire. Le mouvement se rapproche de figures covido-sceptiques, dont Alexandra Henrion-Caude, mise à l’honneur dans la revue trimestrielle en 2021. Des militants manifestent devant des vaccinodromes14. La revue dénonce une « plandémie satanique ». Escada appelle à la « désobéissance civile massive » contre la « tyrannie mondialiste ». Des tracts diffusés en Belgique présentent les vaccins comme des « injections géniques »15.
Du 29 au 31 juillet 2023, Civitas tient son université d’été à Pontmain. Pierre Hillard y tient des propos jugés antisémites. Le 8 août, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin engage la procédure de dissolution. Le décret est pris le 4 octobre 2023, sur le fondement de l’article L. 212-1 du code de la sécurité intérieure16.
Le Conseil d’État rejette le recours le 30 décembre 2024. Il retient deux motifs : l’exaltation de la collaboration - commémorations Pétain, hommages à des collaborateurs, emblèmes rappelant ceux du gouvernement de Vichy - et l’incitation à la discrimination et à la haine en raison de la religion, de l’origine et de l’orientation sexuelle. Le motif d’atteinte à la forme républicaine est écarté17.
Trois semaines avant la prise du décret, Civitas avait verrouillé la suite. Le 11 septembre 2023, les structures Civitas de Belgique, Suisse, Autriche, Espagne, Portugal, Italie, Royaume-Uni, Mexique et Liban se réunissent en assemblée générale et créent Civitas International. Siège : Bruxelles. Président : Alain Escada18. La dissolution française est administrative ; elle ne s’applique pas à la coquille belge.
Une doctrine antimaçonnique explicite
L’antimaçonnisme de Civitas n’est pas une accroche secondaire. Il figure au programme. Le mouvement réclame « l’obligation de rendre publique son adhésion à la Franc-Maçonnerie ou toute autre société secrète, à tous les élus, à tous les fonctionnaires, journalistes et à terme interdiction totale de la Franc-Maçonnerie »19. La laïcité est qualifiée de « simulacre de religion » que la « république maçonnique » aurait substitué au catholicisme.
La couverture du numéro de juin 2022 de la revue Civitas titre : « Franc-maçonnerie, cette nuisance occulte ». L’éditorial signé Escada affirme que « la franc-maçonnerie est une ennemie viscérale de l’Église catholique et qu’elle poursuit inlassablement et méthodiquement son projet de détruire l’ordre chrétien en organisant le démantèlement des familles et des nations »20.
Le ciblage est double. Il vise le Grand Orient de France (GODF), tenu pour le bras opérationnel de la « République maçonnique ». Il vise aussi la Grande Loge nationale française (GLNF), accusée de recruter parmi les « catholiques de Tradition » et la « droite nationale ». Selon Civitas, « la Maçonnerie la plus dangereuse n’est pas celle que l’on croit » et « la GLNF représente sans doute un danger plus redoutable que le Grand Orient »21. La rupture avec l’antimaçonnisme catholique classique est explicite. Elle constitue l’une des originalités doctrinales du mouvement.
Un conspirationnisme de fusion
La franc-maçonnerie ne fonctionne, dans le dispositif Civitas, qu’articulée à d’autres figures de l’ennemi. Tristan Mendès France relève la double matrice : « très traditionnel, avec l’idée d’un complot judéo-maçonnique » et « nourri de références plus contemporaines, évoquant le nouvel ordre mondial, le great reset… », à l’instar de la mouvance américaine QAnon22.
Quatre motifs structurent le discours : le complot judéo-maçonnique, hérité de la tradition Coston ; le mondialisme comme ennemi unifié, agrégeant Union européenne, OTAN, OMS, finance et franc-maçonnerie ; la « christianophobie » comme grille de lecture des politiques publiques ; la satanisation des adversaires.
Les conférences récentes confirment la trajectoire. En 2025-2026, Escada multiplie les prises de parole sur l’« affaire Epstein » et sur l’« arnaque du judéo-christianisme »23. Le second thème, présenté avec E&R Île-de-France le 21 mars 2026, vise nommément Éric Zemmour et Sarah Knafo, CNews et Vincent Bolloré, au nom du « national-sionisme »24. L’antimaçonnisme reste central, mais il s’articule désormais à un antisionisme conspirationniste qui structure la concurrence sur la droite radicale.
Réseaux et relations
La matrice religieuse a évolué. Civitas a longtemps été proche de la FSSPX. La rupture intervient en 2016, avec le tournant partidaire. L’aumônerie est ensuite assurée par les Capucins de Morgon25.
L’écosystème politique articule plusieurs cercles. Égalité et Réconciliation d’Alain Soral accueille régulièrement Escada en conférence26. Pierre Hillard est un proche, présent à l’université d’été de 2023. Yvan Benedetti (Parti nationaliste français), Clément Gautier (Action française dissidente) et Civitas envisagent une stratégie commune pour les municipales de 202627. Synthèse nationale, dirigée par Roland Hélie, relaie les positions du mouvement. À l’international, les liens établis avec Aube dorée et le Parti populaire Notre Slovaquie ont été documentés via la Coalition pour la Vie et la Famille.
Les cadres internes sont issus de la même galaxie. Léon-Pierre Durin est un ancien du MNR (Mouvement National Républicain de Bruno Mégret). Jean-Claude Philipot a été délégué général de Dies Irae28. La cohérence des trajectoires n’est pas anecdotique : elle structure l’identité du mouvement.
Supports de communication
Le dispositif éditorial repose sur plusieurs piliers. Le hub principal est Medias-presse.info (MPI, L’information sans concession)), dirigé par Léo Kersauzie. Le site fonctionne de fait comme organe de presse du mouvement : annonces de conférences, vidéos d’Escada, éditoriaux, relais systématique. En 2025, Escada lance publiquement un appel au développement financier de MPI, ce qui scelle l’imbrication29.
Côté audiovisuel : TVLibertés, Radio Courtoisie (émission Synthèse), GPTV, ERTV (Égalité et Réconciliation). La revue trimestrielle Civitas paraît en édition papier ; plusieurs numéros sont consacrés à la franc-maçonnerie ou à la « tyrannie mondialiste ».
Sur les plateformes vidéo, la chaîne Odysee @Civitas est devenue, après les restrictions sur YouTube, le principal vecteur d’archivage et de diffusion. Sur les réseaux sociaux : X, Facebook, Telegram. Le site civitas-international.com a pris le relais du site historique civitas-institut.com, désactivé après la dissolution française.
Marginal mais…
Civitas reste, à l’échelle française, un mouvement marginal. Ses tentatives électorales ont été des échecs. Ses pics de mobilisation appartiennent à 2011-2013. La dissolution de 2023 a constaté un état de fait juridique sans liquider l’écosystème.
Sa portée se mesure ailleurs. Trois éléments la définissent. Premier élément : la résilience institutionnelle. La création de Civitas International à Bruxelles, programmée trois semaines avant le décret, démontre une anticipation organisationnelle. Deuxième élément : l’imbrication éditoriale. MPI assure la continuité du discours sans porter le risque juridique. Troisième élément : l’empreinte idéologique. Civitas a contribué à acclimater, dans la sous-culture catholique intégriste francophone, les schèmes du conspirationnisme contemporain. L’antimaçonnisme y a été un opérateur central. Il l’est toujours.
Le mouvement n’a pas pris le pouvoir. Sa fonction est ailleurs : produire du discours, occuper le numérique, alimenter la matrice. La dissolution a déplacé l’adresse. Elle n’a pas changé la fonction.
Notes
1. Wikipedia. (2025). Alain Escada. https://en.wikipedia.org/wiki/Alain_Escada
2. Stephen Roth Institute. (2002). Antisemitism Worldwide, 2000/1. University of Nebraska Press, p. 92.
3. Camus, J.-Y. (1998). Les extrémismes en Europe : état des lieux en 1998. Éditions de l’Aube, p. 122.
4. Bouillard, J., & Laubacher, P. (2023, 9 août). Du mariage pour tous au complotisme, les combats politiques de Civitas. L’Opinion.
5. Wikipédia. (2025). Civitas (mouvement). https://fr.wikipedia.org/wiki/Civitas_(mouvement)
6. Ibid.
7. Ibid.
8. Ibid.
9. Ibid.
10. La Croix, cité dans Wikipédia (2025), Civitas (mouvement), op. cit.
11. Le Figaro. (2011, 9 décembre). Civitas, ce mouvement chrétien sorti de l’ombre.
12. Libération, cité dans Wikipédia (2025), Civitas (mouvement), op. cit.
13. Wikipedia. (2025). Alain Escada, op. cit.
14. Times of Israël. (2023, 8 août). Civitas, un mouvement catholique intégriste sur la sellette. https://fr.timesofisrael.com/civitas-un-mouvement-catholique-integriste-sur-la-sellette/
15. Gadlu.info. (2023, 8 août). Civitas : discours anti-maçonnique et complotiste. https://www.gadlu.info/civitas-discours-anti-maconnique-et-complotiste/
16. Ayad, C. (2023, 8 août). Dissolution de Civitas : le gouvernement cible pour la première fois les catholiques intégristes. Le Monde.
17. Conseil d’État, 10ᵉ - 9ᵉ chambres réunies, 30 décembre 2024, n° 489498, Inédit au recueil Lebon.
18. Medias-presse.info. (2023, 13 septembre). Création officielle de Civitas International. https://www.medias-presse.info/creation-officielle-de-civitas-international/180021/
19. Civitas, programme du parti, cité dans isere-savoie-leman.over-blog.com (2018, février). Complot judéo-maçonnique : voyage au cœur de la fachosphère.
20. Civitas. (2022, juin). Revue trimestrielle, éditorial signé Alain Escada, cité dans Gadlu.info, op. cit.
21. Civitas, cité dans isere-savoie-leman.over-blog.com (2018), op. cit.
22. Mendès France, T., cité dans Times of Israël (2023, 8 août), op. cit.
23. Medias-presse.info. (2026, 7 avril). Conférence « L’affaire Epstein » par Alain Escada à Lyon.
24. Medias-presse.info. (2026, 25 février). L’arnaque du judéo-christianisme — Conférence d’Alain Escada à Paris le 21 mars 2026.
25. Wikipedia. (2025). Civitas (movement). https://en.wikipedia.org/wiki/Civitas_(movement)
26. Égalité et Réconciliation. (2023, 14 septembre). Alain Escada — Le point sur la dissolution de Civitas.
27. Wikimonde. (s. d.). Alain Escada. https://wikimonde.com/article/Alain_Escada
28. Wikipédia (2025), Civitas (mouvement), op. cit.
29. Medias-presse.info. (2025, 22 février). Alain Escada, président de Civitas International, lance un vibrant appel à aider au développement de MPI.
Jiri Pragman est l’auteur de Antimaçonnisme. La fabrique numérique du soupçon (Numérilivre, 2026).