Odysee (odysee.com) est une plateforme de partage vidéo lancée en septembre 2020, créée dans le cadre du projet LBRY, puis constituée en entité corporative distincte le 1er octobre 2021. Son fondateur, Jeremy Kauffman, est un activiste politique libertarien américain, basé à Manchester, New Hampshire.
La distinction entre LBRY et Odysee est technique, mais ses conséquences sont politiques : LBRY est le protocole, Odysee n’en est que l’interface la plus populaire. Quand une vidéo est déposée sur le réseau, elle est distribuée sur des nœuds décentralisés. Odysee peut la déréférencer sur son portail. Elle ne peut pas la supprimer. C’est précisément ce que recherchent les créateurs qui s’y installent.
Le modèle économique renforce cette logique d’autonomie. Pas d’annonceurs, pas de régie publicitaire, pas de démonétisation possible. Le financement est direct : les spectateurs versent des pourboires en cryptomonnaie — les LBRY Credits (LBC) — ou, depuis le rachat de la plateforme en 2024, en monnaie classique. Un créateur conspirationniste n’a besoin ni de l’approbation d’un algorithme ni de celle d’une marque. Il lui suffit d’un noyau dur d’abonnés convaincus. L’intensité prime sur l’étendue.
Le déplatformage comme publicité
Le mécanisme est bien rodé. Une chaîne est bannie de YouTube pour violation des règles sur la désinformation. Elle annonce son départ sur ses réseaux, invoque la censure, appelle ses abonnés à la rejoindre sur Odysee. L’opération lui vaut en général un surcroît de visibilité. Le bannissement devient argument de légitimité.
C’est dans ce contexte qu’Odysee a hébergé, dès 2020, le documentaire «Hold-up. Retour sur un chaos» (“documentaire” conspirationniste) après son éviction de Vimeo, puis le compte de Donald Trump au lendemain de l’assaut du Capitole. En mai 2021, le Guardian recensait sur la plateforme des dizaines de vidéos promouvant des théories antisémites, glorifiant le national-socialisme ou documentant des rassemblements de groupes néonazis¹. Un cadre dirigeant de LBRY avait alors précisé aux modérateurs qu’un « nazi qui fait des vidéos sur la supériorité de la race blanche » ne constituait pas, en soi, un motif de retrait.
Odysee, une décharge numérique (création numérique Jiri Pragman)
La chercheuse Eviane Leidig, du Global Network on Extremism & Technology (GNET), a qualifié Odysee de « nouveau YouTube de l’extrême droite »² — tout en notant que la plateforme n’avait pas été conçue pour cela. Elle l’est devenue par défaut.
L’antimaçonsphère s’y retrouve chez elle
Le contenu antimaçonnique francophone sur Odysee suit la même trajectoire. Le cas de Johan Livernette est emblématique. Ce catholique traditionaliste, longtemps présent sur YouTube avec une iconographie mêlant B’naï B’rith, complot judéo-maçonnique et eschatologie chrétienne, a republié sur Odysee les vidéos censurées par la plateforme de Google — dont “Forces occultes”, le film de propagande antimaçonnique produit sous l’Occupation en 1943³.
Ce n’est pas un cas isolé. La recherche des termes « franc-maçonnerie », « illuminati » ou « Nouvel Ordre Mondial » sur Odysee renvoie un catalogue abondant, mêlant sans hiérarchie visible chaînes de vulgarisation historique et productions conspirationnistes. La plateforme ne distingue pas. Son algorithme de classement favorise les contenus sur lesquels les utilisateurs ont staké (engagé) le plus de crédits — ce qui revient à amplifier mécaniquement les productions les plus mobilisatrices, c’est-à-dire souvent les plus radicales.
On y retrouve les figures habituelles de l’antimaçonsphère : recyclage des productions d’Omnia Veritas Ltd⁴, rediffusion de conférences issues de réseaux intégristes, extraits de chaînes françaises grand public détournés de leur contexte. Le tout sans modération effective, sans fact-checking (vérification de faits), sans contradiction algorithmique.
Un déplatformage de l’antimaçonsphère
Il serait inexact de traiter Odysee comme une anomalie. La plateforme est un symptôme. Elle révèle ce que le déplatformage produit réellement : non pas la disparition des contenus haineux, mais leur concentration dans des espaces moins visibles, plus homogènes, et techniquement plus difficiles à surveiller.
Pour la recherche sur l’antimaçonnisme numérique, Odysee fonctionne comme un indicateur de second rang : ce qui s’y trouve a déjà franchi les lignes rouges des grandes plateformes. C’est, paradoxalement, une source précieuse. Les archives de l’antimaçonsphère y sont accessibles sans inscription, sans algorithme de recommandation personnalisée, dans un état brut.
Comme le système est éparpillé et qu'il n'existe pas d'outil officiel pour y accéder facilement, il est difficile de procéder à un monitoring systématique.Mais la consultation directe reste possible — et instructive. Odysee est moins un réseau social qu’une décharge numérique à ciel ouvert. Ce qu’on y trouve dit beaucoup sur ce que les autres plateformes ont choisi de ne plus montrer.
Notes
1. Rawlinson, K. (2021, 14 mai). Scores of extremist videos found on Odysee platform. The Guardian. https://www.theguardian.com/technology/2021/may/14/odysee-extremist-videos-lbry
2. Leidig, E. (2021). Odysee : le nouveau YouTube de l’extrême droite. Global Network on Extremism & Technology (GNET). https://gnet-research.org
3. Livernette, J. (2022, 18 juillet). Censure YouTube : Forces occultes et l’émission spécial franc-maçonnerie sur Odysée. https://johanlivernette.wordpress.com/2022/07/18/
4. Omnia Veritas Ltd est une société éditrice britannique spécialisée dans la réédition d’ouvrages antimaçonniques et antisémites du XIXe et XXe siècles. Voir les travaux antérieurs de l’Observatoire de l’Antimaçonnisme.
Jiri Pragman est l’auteur d’Antimaçonnisme. La fabrique numérique du soupçon (Numérilivre, 2026).