Papacito n’est pas un spécialiste de la franc-maçonnerie. Il n’a consacré ni livre ni série d’enquêtes aux loges et ne cherche pas, comme les auteurs antimaçonniques classiques, à établir l’existence d’un pouvoir occulte par l’accumulation de noms, de documents ou de symboles. La franc-maçonnerie apparaît pourtant dans sa production. Elle y occupe une fonction assez précise : donner une profondeur cachée à son rejet de la République.
Chez lui, l’antimaçonnisme s’insère dans un récit plus large. La France aurait perdu sa force, ses traditions, son identité et jusqu’à sa capacité à se défendre. La République serait moins l’aboutissement d’une histoire politique conflictuelle qu’une rupture avec une France ancienne, catholique et monarchique. Dans cette lecture, les francs-maçons trouvent leur place parmi les responsables supposés de cette transformation. Ils ne sont pas l’unique explication du déclin, mais ils peuvent en fournir l’une des causes.
Derrière Papacito se trouve Ugo Gil Jimenez, né le 14 janvier 1986 à Toulouse. Son itinéraire politique ne correspond pas au parcours linéaire que pourrait laisser imaginer son personnage public actuel. Petit-fils de communistes espagnols ayant fui la dictature franquiste, il a collé des affiches pour le Parti communiste français à Toulouse, puis pour le Front de gauche à Arcueil. Il a ensuite exercé différents métiers dans la sécurité, le bâtiment et le déménagement avant de développer ses activités éditoriales et numériques.[1]
Papacito (création numérique Jiri Pragman)
Il commence à se faire connaître au début des années 2010 avec FDP de la mode. Les bandes dessinées réalisées avec Marsault, les livres puis les vidéos prolongent le personnage. Papacito se définit lui-même comme « identitaire, catholique et royaliste ».[1] La presse le classe à l’extrême droite ou dans la droite radicale. Son univers mêle nationalisme, rejet de la démocratie libérale, références médiévales, goût du combat, antiféminisme et célébration d’une masculinité présentée comme menacée.
La virilité comme grille politique
La virilité n’est pas seulement un attribut du personnage. Elle fournit une manière de lire la société. Corps entraîné, aptitude au combat, armes, ruralité, autonomie et enracinement appartiennent au monde valorisé. L’adversaire est volontiers présenté comme faible, féminisé, urbain, bureaucratique ou intellectuel. La confrontation politique devient ainsi une opposition entre deux types humains autant qu’entre deux conceptions de la société.
Victor Vey et Zoé Perrier ont étudié cette rhétorique à partir d’un corpus de trente-neuf vidéos de Papacito et du Raptor. Ils montrent comment l’humour et l’antiféminisme participent à la production et à la diffusion d’un « sens commun d’extrême droite ». Deux procédés retiennent particulièrement leur attention : la punchline et le « portrait », qui permettent de caricaturer l’adversaire tout en donnant à la violence verbale une apparence ludique.[2]
L’humour offre aussi une position de repli. Une proposition particulièrement brutale peut être formulée puis présentée comme une plaisanterie lorsque sa réception devient problématique. Cette ambiguïté n’efface pas le contenu politique ; elle fait partie de son mode de circulation.[2]
Cette culture de la confrontation a connu une traduction plus concrète avec #MonteUneEquipe, créé en 2018 avec Le Raptor. Les deux hommes s’en sont ensuite éloignés. Le dispositif a été repris sous le nom de Vengeance patriote, qui, selon Le Monde, a formé ses militants au combat dans la perspective d’un « effondrement de la République ».[1] Rien ne permet cependant de présenter cette structure comme antimaçonnique.
Quand la franc-maçonnerie entre dans le récit
Le point de rencontre avec l’antimaçonnisme se situe dans l’antirépublicanisme. La République n’est pas seulement critiquée pour ses institutions ou ses politiques. Elle est parfois ramenée à des forces qui agiraient derrière elle. La franc-maçonnerie peut alors servir d’explication à ce qui est présenté comme une dépossession politique et culturelle.
Papacito n’a pas besoin de reprendre l’appareil documentaire des anciens pamphlets. Son univers fonctionne davantage par évocation, association et mise en scène. Quelques signes permettent d’installer l’idée d’un pouvoir qui ne se trouverait pas là où les institutions disent qu’il se trouve.
Montjoi, du conflit local au réseau caché
L’affaire de Montjoi offre l’exemple le mieux documenté de cette mécanique. À partir de 2022, Papacito intervient dans un conflit opposant notamment Pierre-Guillaume Mercadal, éleveur de porcs, au maire Christian Eurgal, autour de l’accès à une exploitation agricole. L’affaire locale change d’échelle lorsqu’elle est reprise en vidéo.
En mai 2023, Papacito publie une nouvelle séquence dans laquelle le maire est représenté sous les traits d’une « fouine ». Les appels à « chasser la fouine » sont vus plus de 478 000 fois, selon Le Monde. Christian Eurgal reçoit de nombreuses menaces et est placé sous protection policière. Le 9 juin 2023, YouTube ferme la chaîne de Papacito pour « harcèlement » et « cyberintimidation ». Elle compte alors 212 000 abonnés.[1]
Le Monde diplomatique apporte un élément essentiel pour l’étude de l’antimaçonnisme. Philippe Baqué décrit des hommes cagoulés et lourdement armés venant protéger un paysan présenté comme « victime de la franc-maçonnerie ». Le personnage censé représenter le maire est poursuivi, capturé puis exécuté symboliquement. La vidéo atteint environ un demi-million de vues.[3]
Le conflit de voisinage reçoit ainsi une seconde lecture. Un litige sur un chemin rural ne mettrait plus seulement aux prises un agriculteur, un propriétaire et une municipalité. Derrière les décisions contestées apparaîtrait un système plus vaste, et la franc-maçonnerie fournirait le nom de cette puissance cachée.
C’est là que l’antimaçonnisme change de fonction. Il ne s’agit plus de démontrer historiquement l’influence d’une obédience, d’une loge ou de francs-maçons identifiés. La référence suffit à modifier le sens du récit. Le paysan ne lutte plus seulement pour accéder à son exploitation : il devient la victime d’un pouvoir qui le dépasse.
Un message relayé en juin 2023 sur le canal Telegram utilisé par Papacito allait dans le même sens en évoquant une « mafia maçonnique du sud-ouest » et un « État dans l’État ». Le texte provenait cependant d’un autre canal. Cette distinction doit être maintenue : une republication n’est pas une production originale. Elle renseigne sur les contenus mis en circulation auprès d’une communauté, pas nécessairement sur leur auteur.
Le soupçon plutôt que la démonstration
Le cas de Montjoi montre aussi ce qui distingue cette forme d’antimaçonnisme des constructions anciennes. Le pamphlétaire du XIXᵉ ou du début du XXᵉ siècle prétendait apporter des preuves. Il accumulait noms, appartenances, citations, rituels et rapprochements historiques jusqu’à former un dossier dont la masse devait emporter la conviction.
Papacito n’utilise guère cet appareillage. L’image et la narration font une partie du travail. Présenter un agriculteur comme « victime de la franc-maçonnerie » permet d’installer l’explication avant même d’avoir démontré l’intervention d’une loge, d’une obédience ou de francs-maçons dans le conflit.
La vidéo est particulièrement adaptée à cette construction. Elle donne un visage aux protagonistes, désigne les bons et les mauvais rôles, dramatise l’affrontement et peut transformer un dossier administratif en épopée. Le soupçon n’est plus seulement énoncé ; il est joué.
Cette manière de procéder rapproche le discours d’un conspirationnisme de fusion. Déclin national, immigration, féminisme, mondialisme, médias, élites, République et franc-maçonnerie n’ont pas besoin d’être organisés dans une théorie parfaitement cohérente. Ils peuvent se rejoindre autour d’une même intuition : les institutions visibles ne seraient que la façade d’un pouvoir plus profond.
La franc-maçonnerie constitue alors une explication disponible. Elle peut être convoquée lorsqu’un événement semble correspondre au récit préalable, puis céder la place à d’autres acteurs dans un autre contexte. Cette souplesse favorise sa circulation bien au-delà des milieux qui font de l’antimaçonnisme leur activité principale.
Une audience dispersée plutôt que disparue
La fermeture de YouTube en juin 2023 aurait pu réduire fortement la visibilité de Papacito. Elle a surtout déplacé son activité. Le Monde rapporte qu’il considérait lui-même cette fermeture comme une invitation à changer de plateforme, ses vidéos étant déjà republiées par sa communauté sur YouTube et TikTok.[1]
Cette adaptation est aujourd’hui visible dans la multiplication des supports. Le podcast Burger Ring occupe une place importante dans le dispositif. Apple Podcasts l’attribue directement à Ugo Gil Jimenez et recense 85 épisodes publiés entre 2023 et 2025.[4] Le format long conserve une partie des fonctions autrefois remplies par YouTube : développer un propos, entretenir un personnage et fidéliser une audience.
La vidéo n’a pas disparu pour autant. Papacito continue d’apparaître dans les productions d’autres acteurs de son environnement, notamment Le Raptor. Instagram, TikTok et Telegram assurent de leur côté la circulation de séquences plus courtes, d’annonces ou de contenus repris par la communauté. Les chiffres d’abonnés varient fortement selon les dates et les outils utilisés ; ils doivent donc être considérés comme des relevés ponctuels et non comme des caractéristiques permanentes.
Le cas de X l’illustre. Une capture conservée dans le corpus de l’Observatoire montre le compte @Papacito1er, créé en janvier 2021, avec 32 900 abonnés. X indiquait alors que le profil était temporairement indisponible pour violation de sa politique relative aux profils haineux. Cette capture permet d’établir l’existence et l’état du compte au moment du relevé, mais pas la durée de la restriction ni son statut ultérieur.
Le Monde indiquait de son côté, en juin 2023, que Papacito était banni de Twitter depuis 2022.[1] D’autres sources situent une suspension dès 2021. Plusieurs comptes ou plusieurs mesures ont pu se succéder. Une chronologie fiable suppose donc de conserver les identifiants, les captures et les dates plutôt que de parler d’un bannissement unique.
L’ancien antimaçonnisme produisait des volumes ; l’antimaçonnisme numérique peut tenir dans une séquence vidéo, une formule, une image ou une republication. Le contenu doctrinal peut être très pauvre tout en conservant une forte capacité d’évocation.
La transformation concerne également la circulation. Une vidéo supprimée peut être copiée, découpée et republiée. Un acteur exclu d’une plateforme peut apparaître sur celle d’un autre. Le podcast, le livre et la revue prolongent les contenus numériques. La fermeture d’un compte ne ferme donc plus nécessairement l’espace de diffusion.
Le papier comme autre territoire
La diversification ne se limite pas aux plateformes numériques. Papacito participe avec Laurent Obertone et Marsault au lancement de La Furia, dont le premier numéro paraît en janvier 2022. Laura Magné, ancienne éditrice de Ring, dirige la rédaction. Le Monde présente alors le trimestriel comme une publication de droite radicale et rapporte un tirage écoulé d’environ 60 000 exemplaires pour le premier numéro : 25 000 en kiosque, autant par abonnement et 10 000 en librairie, selon les chiffres communiqués par Laura Magné.[5]
Le choix du papier n’est pas sans rapport avec les difficultés rencontrées sur les plateformes. Dans son enquête sur La Furia, Le Monde rappelle que plusieurs acteurs de cet environnement ont réinvesti l’imprimé après des épisodes vécus comme de la censure numérique. Papacito affirme pour sa part que ses revenus proviennent de ses ventes de livres et non de la monétisation de YouTube.[1][5]
Cette autonomie reste relative. Le 2 juillet 2025, la Commission paritaire des publications et agences de presse a radié La Furia de ses registres. Le ministère de la Culture a confirmé cette décision dans une réponse publiée au Journal officiel le 20 janvier 2026.[6]
Le vocabulaire doit ici rester précis. La Furia n’a pas été interdite. Le ministère rappelle expressément qu’une décision négative de la CPPAP ne remet pas en cause le droit d’une publication à paraître. La reconnaissance permet de bénéficier d’avantages économiques ; sa perte retire ces avantages, elle ne constitue pas une interdiction de publication.[6]
Montjoi devant le tribunal
L’affaire de Montjoi a également connu une suite judiciaire. Le 26 avril 2024, la 17ᵉ chambre du tribunal correctionnel de Paris a condamné Papacito à 5 000 euros d’amende pour injures publiques homophobes et provocation publique à commettre une atteinte volontaire à l’intégrité d’une personne.[7]
Cette date permet de corriger une information erronée apparue dans une publication institutionnelle ultérieure, qui situait la condamnation au mois d’août. Les comptes rendus contemporains du jugement concordent sur le 26 avril 2024 et sur le montant de l’amende.[7]
Une autre procédure concerne Imane Khelif, championne olympique de boxe à Paris en 2024. Papacito doit comparaître dans une affaire de cyberharcèlement visant la boxeuse. L’Association de la presse judiciaire inscrit l’audience au 28 janvier 2027 devant la 10ᵉ chambre du tribunal correctionnel de Paris.[8]
Ces procédures ne constituent pas des affaires d’antimaçonnisme. Elles appartiennent à la trajectoire publique de Papacito et éclairent les conséquences de certains de ses contenus,
Notes
[1] Marteau, S. (2023, 17 juin). « Le venin sans fin de l’influenceur d’extrême droite Papacito ». Le Monde. Portrait documentant notamment l’identité d’Ugo Gil Jimenez, son parcours politique, ses emplois antérieurs, #MonteUneEquipe, l’affaire de Montjoi, la fermeture de sa chaîne YouTube le 9 juin 2023 et son audience de 212 000 abonnés au moment de cette fermeture.
[2] Vey, V., & Perrier, Z. (2022). « L’humour antiféministe du Raptor et de Papacito : analyse d’une stratégie énonciative de l’extrême-droite en ligne ». Cahiers de recherche en politique appliquée, VIII(1), 64-81. École normale supérieure de Lyon / Université de Sherbrooke. Étude fondée sur un corpus de trente-neuf vidéos et consacrée notamment à l’antiféminisme, à la punchline, au « portrait » et aux fonctions politiques de l’humour.
[3] Baqué, P. (2024, mars). « Comment l’extrême droite laboure la campagne ». Le Monde diplomatique. L’article décrit la vidéo de Montjoi mettant en scène des hommes cagoulés et armés protégeant un paysan présenté comme « victime de la franc-maçonnerie » et rappelle les menaces reçues par le maire Christian Eurgal.
[4] Apple Podcasts. (2026, consultation septembre). Burger Ring. Fiche de l’émission attribuée à Ugo Gil Jimenez. La plateforme indique une activité de 2023 à 2025 et recense 85 épisodes. Source primaire de plateforme pour l’existence, l’auteur déclaré et la volumétrie du podcast.
[5] Cassini, S. (2022, 23 mai). « “La Furia”, le “Hara-Kiri” de droite radicale ». Le Monde. L’article documente le lancement du trimestriel en janvier 2022, la participation de Papacito, Marsault et Laurent Obertone, le rôle éditorial de Laura Magné ainsi que les chiffres de diffusion communiqués pour le premier numéro.
[6] Ministère de la Culture. (2026, 20 janvier). Réponse à la question écrite n° 11794 de Mme Tiffany Joncour, Journal officiel de la République française – Assemblée nationale, 17ᵉ législature. La réponse confirme la radiation de La Furia des registres de la CPPAP lors de la séance plénière du 2 juillet 2025 et précise qu’une décision négative de la Commission n’interdit pas à une publication de paraître.
[7] Suc, M. (2024, 26 avril). « L’influenceur d’extrême droite Papacito condamné pour injures homophobes ». Mediapart. Compte rendu du jugement rendu par la 17ᵉ chambre du tribunal correctionnel de Paris : 5 000 euros d’amende pour injures publiques homophobes et provocation publique à commettre une atteinte volontaire à l’intégrité d’une personne.
[8] Association de la presse judiciaire. (2026). « Procès de l’influenceur Papacito pour avoir cyberharcelé la boxeuse Imane Khelif durant les JO 2024 – Tribunal correctionnel – Paris ». Agenda judiciaire. Audience annoncée le 28 janvier 2027 devant la 10ᵉ chambre du tribunal correctionnel de Paris.
[9] Observatoire de l’Antimaçonnisme. Capture documentaire du compte X @Papacito1er. La capture montre un compte créé en janvier 2021, comptant 32 900 abonnés au moment du relevé et affiché par X comme « temporairement indisponible » pour violation de la politique de la plateforme relative aux profils haineux. Source primaire à dater et archiver avec ses métadonnées.
[10] Canal Telegram associé à Papacito. Publication relayée le 3 juin 2023 évoquant une « mafia maçonnique du sud-ouest » et un « État dans l’État ». La publication étant un transfert provenant d’un autre canal, elle doit être utilisée comme preuve de circulation et non comme déclaration originale de Papacito. La capture ou l’archive primaire doit être jointe au corpus avant citation dans une publication définitive.