L’État français naît le 10 juillet 1940 dans la salle du casino de Vichy. La France compte alors dix millions de réfugiés sur les routes. Dans ce contexte de débâcle, l’urgence absolue eût commandé d’assurer le retour des populations déplacées, de sécuriser les approvisionnements, de gérer l’armistice. La première loi promulguée par le régime ne traite d’aucune de ces questions. Elle dissout les sociétés secrètes. C’est-à-dire, en clair, la franc-maçonnerie.
Cette priorité n’est pas le fruit du hasard ni de la seule pression nazie. Elle porte une signature personnelle : celle du maréchal Philippe Pétain. L’antimaçonnisme de Vichy n’est pas un antimaçonnisme importé. Il est constitutif. Il procède d’une conviction ancienne et d’un ressentiment que les années n’avaient pas émoussé.
Une rancœur en uniforme
La carrière militaire de Philippe Pétain fut lente – très lente. Colonel en 1914, à la veille de la retraite, il devient maréchal de France quatre ans plus tard, après Verdun. L’explication habituelle de cette progression laborieuse tient à son indépendance doctrinale : Pétain contestait la doctrine offensive du haut commandement, insistait sur la puissance du feu défensif, irritait ses supérieurs. L’explication qu’il privilégiait, lui, était différente.
Henry du Moulin de Labarthète, son secrétaire particulier de 1940 à 1942, rapporte dans ses mémoires une formule que le maréchal répétait1 : « Un juif n’est jamais responsable de ses origines. Un franc-maçon doit toujours répondre de ses choix. » Pétain était persuadé que l’affaire des Fiches – le scandale de 1904 dans lequel le Grand Orient de France avait transmis au ministère de la Guerre des rapports permettant de ralentir l’avancement des officiers catholiques ou conservateurs – avait personnellement nui à sa carrière.
Philippe Pétain (création numérique Jiri Pragman)