Où la franc-maçonnerie est-elle interdite ? Où est-elle absente sans pour autant être prohibée ? Et que peut-on déduire de cette géographie ? La carte mondiale de la franc-maçonnerie, si l’on prend le soin de la dresser avec rigueur, révèle bien davantage que l’état de l’Art royal : elle dessine en creux celui des libertés.
La matrice des interdictions
La franc-maçonnerie a été interdite, au fil de l’histoire, par à peu près tous les types de régimes autoritaires. Monarchies absolues, théocraties, dictatures fascistes, régimes communistes, nationalismes décoloniaux : les motivations diffèrent, mais le geste est le même. Dissoudre les loges, confisquer les biens, ficher les membres. Le XVIIIe siècle y procédait déjà : la franc-maçonnerie fut interdite aux Provinces-Unies dès 1735, en France et en Toscane en 1737, en Espagne et au Portugal en 1738. Ces premières mesures, essentiellement policières, furent le plus souvent levées après quelques semaines, les autorités ayant constaté que les francs-maçons ne représentaient guère de danger.
Les interdictions durables, elles, surviennent lorsqu’un régime exige une loyauté totale de ses sujets. La franc-maçonnerie, qui cultive la réflexion individuelle, la solidarité transnationale et une forme de discrétion institutionnelle, constitue par nature une « structure parallèle » insupportable pour tout pouvoir qui prétend occuper la totalité de l’espace moral et social.
Le monde arabo-musulman. Une disparition récente
Il faut d’abord rappeler un fait trop souvent oublié : la franc-maçonnerie a été présente - et souvent florissante - dans l’ensemble du monde musulman pendant près de deux siècles. De l’Empire ottoman à l’Indonésie néerlandaise, en passant par l’Égypte, l’Iran et le Maghreb, des musulmans éminents ont été francs-maçons. Jamal al-Din al-Afghani, Muhammad Abduh, l’émir Abd el-Kader : ces noms suffisent à démentir l’idée d’une incompatibilité originelle entre islam et maçonnerie. La franc-maçonnerie avait même contribué à la nahda, la renaissance culturelle arabe du XIXe siècle, et joué un rôle dans les mouvements constitutionnalistes en Iran (1906), en Turquie (1908) et en Égypte (1919).
Sa disparition de cette aire géographique est un phénomène du XXe siècle, lié à la décolonisation, à la montée des nationalismes et à l’instrumentalisation politique de la rhétorique antimaçonnique, bien plus qu’à une incompatibilité théologique intrinsèque.
L’Égypte. Un processus graduel
L’Égypte est sans doute le cas le mieux documenté. La franc-maçonnerie y était puissante : au milieu du XXe siècle, une cinquantaine de loges y fonctionnaient, dans dix-huit salles au Caire, trente-trois à Alexandrie, dix à Port-Saïd, et d’autres encore à Mansourah, Ismaïlia, Fayoum et Minieh. Les loges travaillaient en arabe, en grec, en français, en italien, en hébreu et en allemand.
La suppression ne fut pas instantanée. Après le renversement du roi Farouk en 1952 - d’abord par le général Naguib, avant que Nasser ne prenne véritablement le pouvoir en 1954 -, les restrictions se durcirent progressivement. Le temple maçonnique d’Alexandrie, rue Toussoun, fut officiellement fermé le 4 avril 1964, par arrêté du Ministère des Affaires sociales. La formulation bureaucratique dissimulait la portée du geste : « Les associations aux objectifs non déclarés sont incompatibles avec la réglementation des organisations à but non lucratif. »
L’argumentaire égyptien était d’abord politique et anti-impérialiste, pas exclusivement religieux. L’affaire Eli Cohen, l’espion israélien démasqué à Damas en 1965, ancien franc-maçon en Égypte, vint souder définitivement l’association entre maçonnerie et sionisme dans l’imaginaire politique arabe. (Sources : Masonic High Council of Egypt ; Scottish Rite Masonic Museum & Library ; Samir Raafat, Insight Magazine, 1999.)
L’Iran. 43 loges balayées par la révolution
La Grande Loge d’Iran comptait 43 loges et 1 035 membres lorsque la révolution islamique de 1979 les fit disparaître. L’interdiction s’inscrivait dans un rejet global des organisations perçues comme liées à l’influence occidentale. L’Iran pré-révolutionnaire avait pourtant une tradition maçonnique ancienne : la franc-maçonnerie avait joué un rôle dans la révolution constitutionnelle de 1906. (Source : exposition BnF, « La franc-maçonnerie et l’islam ».)
Le Pakistan. L’interdiction en deux temps
L’histoire pakistanaise est plus complexe qu’on ne le résume habituellement. Les premières restrictions remontent à 1965 : le gouvernement du président Ayub Khan interdit alors aux militaires d’être membres de la franc-maçonnerie, du Rotary Club ou du Lions Club. En 1969, l’interdiction fut étendue à tous les fonctionnaires. Puis, le 19 juillet 1973, la police et l’armée, sous les ordres du Premier ministre Zulfikar Ali Bhutto, pénétrèrent dans le Freemasons’ Hall de Lahore et en saisirent le contrôle, confisquant tous les documents. L’interdiction formelle et définitive fut consacrée par le Règlement de loi martiale n° 56, promulgué le 16 juin 1983 par le général Zia ul-Haq, sous dictature militaire.
Il est significatif que les deux phases de l’interdiction - sous un gouvernement civil populiste (Bhutto) puis sous une dictature militaire islamisante (Zia) - aient répondu à des logiques différentes : nationalisme anti-occidental d’un côté, rigorisme religieux de l’autre. Avant la partition de 1947, le Pakistan comptait 17 loges sous constitution anglaise, écossaise et irlandaise, avec environ 700 membres de confessions diverses : chrétiens, musulmans et sikhs. (Sources : Dawn, 2015, 2017 ; Freimaurer-Wiki ; Wikipedia, Masonic Temple (Lahore).)
L’Irak et la Syrie
En Irak, les loges existaient depuis 1919, d’abord sous le mandat britannique. La révolution de juillet 1958, qui renversa la monarchie hachémite, entraîna la révocation des licences maçonniques. En 1980, Saddam Hussein modifia le code pénal pour faire de la « promotion des principes sionistes, y compris la franc-maçonnerie » un crime. En Syrie, le gouvernement baasiste interdit toutes les loges en 1965. (Source : Wikipedia, « Anti-Masonry ».)
La fatwa de 1978. Un texte fondateur
La fatwa la plus influente contre la franc-maçonnerie dans le monde musulman fut promulguée le 15 juillet 1978 à La Mecque, par l’Assemblée de jurisprudence islamique (Majma’ al-Fiqh al-Islami), lors de sa première session. Le texte, signé par Abdullah ibn Humayd (président du Conseil de la Haute Magistrature d’Arabie saoudite), Muhammad ‘Alî Al-Harkan (secrétaire général de la Ligue islamique mondiale) et Abdul-’Azîz ibn Baz (président de l’Administration des recherches islamiques), qualifiait la franc-maçonnerie d’« organisation la plus dangereuse et la plus destructrice pour l’islam et les musulmans ». Il déclarait tout musulman conscient de sa nature « mécréant ». La même année, le Collège islamique de l’Université al-Azhar du Caire émettait une fatwa similaire.
Toutefois, ces textes n’ont pas force de loi universelle. Comme le rappelle l’historien Hervé Hasquin (Académie royale de Belgique), le Maroc, le Liban, la Turquie et l’Algérie n’ont pas intégré ces fatwas dans leurs législations respectives. Une fatwa est un avis juridico-religieux, pas un traité international. (Sources : Hervé Hasquin, analyse ORELA/ULB ; L’Orient-Le Jour, 2008.)
Les tolérances et les exceptions
Trois pays musulmans méritent une mention particulière :
Le Maroc reste le seul pays arabe où une Grande Loge nationale fonctionne ouvertement. Un tribunal islamique de Casablanca a même jugé que la franc-maçonnerie n’était pas contraire à l’islam, ce qui est un fait remarquable et rarement cité. La tolérance dépend cependant de l’accord tacite du Palais et suppose que la franc-maçonnerie ne s’aventure ni dans le champ politique ni dans le champ religieux.
Le Liban, où la franc-maçonnerie institutionnelle s’implante dès 1861 et rayonne dans les pays voisins. Le pays reste l’un des rares du Proche-Orient où la franc-maçonnerie est tolérée, dans le fragile équilibre confessionnel qui le caractérise.
La Turquie, pays musulman à tradition laïque forte, où la franc-maçonnerie est légale et organisée autour d’une Grande Loge. Kemal Atatürk, paradoxalement, avait interdit la franc-maçonnerie dans les années 1930 - lui qui était pourtant « imbu des principes défendus par la maçonnerie continentale », selon Hervé Hasquin -, avant qu’elle ne soit rétablie après-guerre.
(Sources : Cairn.info, Alain Bauer, « Relations internationales et franc-maçonnerie », Revue internationale et stratégique, 2004/2 ; BnF Essentiels, « La franc-maçonnerie et l’islam ».)
L’Indonésie. Le grand cas oublié
L’Indonésie constitue un cas majeur que l’on passe trop souvent sous silence. La franc-maçonnerie y fut introduite par les Hollandais au XVIIIe siècle : la première loge d’Asie, « La Choisie », fut fondée à Batavia en 1762 par Radermacher. En 1922, vingt loges opéraient sous la Grande Loge provinciale du Grand Orient des Pays-Bas, réparties entre Java, Sumatra et Makassar. La franc-maçonnerie recruta d’abord exclusivement parmi les Européens et les Indo-Européens, avant d’accueillir progressivement des Indonésiens éduqués à l’occidentale, dont plusieurs figures du mouvement national.
Le 27 février 1961, le président Soekarno signa le décret du Haut Commandement militaire interdisant l’organisation, au motif qu’elle avait « ses bases et sources hors d’Indonésie » et n’était « pas conforme à l’identité nationale ». L’extinction des feux de la loge Purua-Daksina fut menée le 9 mars 1961, en présence du Grand Maître indonésien. Les biens furent confisqués par le Keppres n° 264/1962, qui interdisait également le Rotary Club, le Lions Club, les Rosicruciens, le Mouvement de réarmement moral et les Baha’is.
Fait remarquable : le président Abdurrahman Wahid révoqua cette interdiction le 23 mai 2000 (Keppres n° 69/2000). Mais la franc-maçonnerie n’a pas repris d’activité visible. La stigmatisation sociale reste trop forte. Il resterait moins de cent francs-maçons en Indonésie. (Sources : Paul van de Veur, Freemasonry in Indonesia From Radermacher To Soekanto, 1762-1961, Ohio University ; The Jakarta Post, 21 juin 2022 ; Wikipedia anglais et indonésien.)
Les régimes communistes. Cuba, l’exception
Historiquement, les régimes marxistes-léninistes ont systématiquement interdit la franc-maçonnerie, perçue comme une « organisation bourgeoise ». Dès 1922, les bolcheviks déclarèrent que « l’appartenance à une loge maçonnique suppose la collaboration de classe avec la bourgeoisie ». Trotsky, pour sa part, demanda à la direction du Parti communiste français d’ordonner à ses adhérents francs-maçons de quitter leurs loges, qualifiant la maçonnerie de « plaie qu’il faut brûler au fer rouge » sur le corps du communisme.
Dans tous les pays du bloc soviétique, les loges furent dissoutes. En Hongrie, brièvement rétablies après-guerre, elles furent à nouveau interdites en 1950, le gouvernement les décrivant comme des « lieux de rencontre des ennemis de la république démocratique populaire ». En Chine continentale, la franc-maçonnerie est illégale en vertu des lois sur les organisations sociales; elle subsiste à Hong Kong (héritage colonial) et à Taïwan. En Corée du Nord, toute association non contrôlée par l’État est passible des sanctions les plus sévères.
Cuba constitue l’unique exception. C’est le seul pays ayant adopté le communisme comme idéologie officielle à n’avoir pas interdit la franc-maçonnerie, même si les francs-maçons y furent considérés comme suspects et tenus à l’écart des emplois d’État.
Depuis la chute du Mur, la reconstruction maçonnique dans les anciens pays du bloc soviétique est un processus encore inachevé : « assez rapide en Bulgarie, en Hongrie et en Pologne, plus lente en République tchèque, et très lente en Slovaquie », selon Alain Bauer. Il s’agit d’une « franc-maçonnerie sui generis », construite sur place et non par le retour des émigrés, aidée par les obédiences françaises (GLF, GLNF, GODF, GLFF, DH). (Sources : Presses universitaires de Rennes, Les francs-maçons dans la cité ; Cairn.info, Alain Bauer, 2004.)
L’espace post-soviétique. Reconstruction et géopolitique maçonnique
Depuis la chute du Mur, la franc-maçonnerie a été introduite ou restaurée dans 17 pays anciennement sous domination ou influence soviétique, sous l’impulsion d’au moins neuf Grandes Loges « mères » - six ouest-européennes et trois américaines - auxquelles s’ajoutent cinq obédiences françaises. Les lignes d’influence géographique reflètent sans surprise les aires culturelles : l’Allemagne a été active dans les pays baltes et les Balkans ; l’Autriche en Hongrie, Croatie et Slovénie ; l’Italie en Pologne, Roumanie, Moldavie et Ukraine ; la France en Russie, République tchèque, Arménie et Bulgarie.
La Russie offre le cas le plus complexe. La franc-maçonnerie y avait une histoire riche mais entrecoupée de répressions : autorisée sous Pierre le Grand, réorganisée sous Catherine II, interdite par Paul Ier (1797), tolérée par Alexandre Ier avant d’être à nouveau proscrite en 1822. Les bolcheviks fermèrent les dernières loges en 1922. Pendant l’ère soviétique, une loge d’émigrés russes, Astreya n° 100, fonctionna à Paris sous l’obédience de la Grande Loge Nationale Française (GLNF). Ce sont ses membres qui fournirent le catalyseur de la renaissance.
Le processus de reconstruction est complexe et concurrentiel. Dès 1990, Georgiy Dergatchev, enseignant de philosophie à Moscou, est initié à Paris par le Grand Orient de France. Mais il change rapidement d’obédience sous l’influence de Michel Garder, franc-maçon franco-russe de la GLNF. Pas moins de trois Grandes Loges françaises lancent simultanément des campagnes en Russie; le Grand Orient de France y maintiendra ses propres loges, ajoutant à la confusion juridictionnelle.
En 1992-1993, la GLNF crée quatre loges en Russie : Harmonie et Lotus à Moscou, Nouvelle Astreya à Saint-Pétersbourg, Gamayoun à Voronej. Le 24 juin 1995, ces quatre loges fondent la Grande Loge de Russie (GLR), consacrée par la GLNF et reconnue dès 1996 par la Grande Loge Unie d’Angleterre. En 2001, un schisme emporte une centaine de frères, dont plusieurs loges fondatrices, qui créent une « Grande Loge Régulière de Russie » rivale - scission finalement résorbée. La GLR travaille les degrés du Rite Écossais, principalement en russe, avec quelques loges en anglais, français et arménien.
La situation actuelle est paradoxale. Selon le Moscow Times (mars 2025), la GLR compterait aujourd’hui environ 1 300 francs-maçons et 53 loges, essentiellement composées d’hommes de plus de 50 ans dans les grandes villes de la Russie européenne. Son Grand Maître depuis 2007, Andrei Bogdanov, par ailleurs homme politique et consultant ayant été candidat à l’élection présidentielle de 2008, a été officiellement invité à la cérémonie d’investiture de Vladimir Poutine en 2024, ainsi qu’à celles précédentes. La franc-maçonnerie russe n’a pas été déclarée « extrémiste », « indésirable » ni « agent de l’étranger », ce qui en fait, selon le Moscow Times, « l’un des groupes civiques indépendants les plus sûrs de Russie ». En 2017, Bogdanov avait toutefois prévenu que la franc-maçonnerie devait être « entièrement autofinancée par les cotisations » pour éviter cette qualification. Pour les 30 ans de la GLR, en juin 2025, une assemblée générale a réuni au Metropol de Moscou des délégations de cinq pays africains et le Grand Maître de la Grande Loge de Turquie.
Bogdanov a développé une stratégie d’expansion extraterritoriale : la GLR maintient des loges au Bélarus (à Minsk), au Kirghizistan (à Bichkek) et au Kazakhstan (à Almaty). Cette présence dans l’« étranger proche » - la GLR a également joué un rôle fondateur dans la création de la Grande Loge de Géorgie (2015) et de la Grande Loge du Kazakhstan (2016)-— reflète une géopolitique maçonnique calquée sur les aires d’influence russes, phénomène qui n’a pas manqué de susciter des tensions.
L’Ukraine illustre précisément cette friction. La Grande Loge d’Ukraine, consacrée en 2005 par la GLNF et la Grande Loge d’Autriche, comptait environ 30 loges et un millier de membres avant 2022. L’invasion russe de février 2022 a provoqué une rupture totale avec la franc-maçonnerie russe. Le Grand Maître Anatoliy Dymtchouk a dénoncé les prises de position « impérialistes et belliqueuses » de Bogdanov (qui avait publié sur Facebook dès 2014 des exhortations à « diviser ou envahir l’Ukraine ») et déclaré ne pas croire que « la loge maçonnique russe soit libre » dans un « régime totalitaire ». La Grande Loge de Russie a été boycottée par les obédiences européennes, tandis qu’elle continuait de tisser des liens avec des juridictions africaines, latino-américaines et asiatiques. Épisode révélateur : lors de la « Grande Loge 2022 » du Grand Orient d’Italie à Rimini, les délégations ukrainienne et russe étaient présentes - le Grand Maître Stefano Bisi lançant un appel à la paix entre les deux. Les obédiences françaises (GODF, GLDF, GLFF, DH, GLNF) publièrent un communiqué interobédientiel condamnant « avec la plus grande force la guerre déclenchée par la Russie ».
Les pays baltes ont connu des trajectoires différenciées, chacune reflétant une aire culturelle. L’Estonie, parrainée par la Finlande, a vu quatre loges fondées entre 1993 et 1998, avant la création de la Grande Loge d’Estonie en 1999 (loges à Tallinn, Pärnu et Tartu). La Lettonie, où la franc-maçonnerie remontait à 1750 - la loge « Étoile du Nord » (Zum Nordstern) à Riga, avec le théologien Johann Gottfried Herder parmi les premiers initiés -, a été restaurée sous patronage allemand avec la loge Jāņuguns à Riga, nom choisi en référence aux feux de la Saint-Jean. Un Musée d’histoire de la franc-maçonnerie mondiale a été ouvert à Riga, au 9/11 rue Peitavas, dans le bâtiment même où fut fondée la première loge lettone. La Lituanie a suivi un parcours similaire : trois loges allemandes fondées à Vilnius entre 1993 et 1999, puis formation de la Grande Loge de Lituanie en 2002, aujourd’hui reconnue par la GLUA. Les trois Grandes Loges baltes sont de très petite taille mais solidement ancrées dans le paysage maçonnique régulier.
L’Arménie constitue un cas singulier dans le Caucase : la Grande Loge d’Arménie a été consacrée le 30 juillet 2002 à Erevan par un trio associant la Grande Loge du District de Columbia (Washington), la GLNF et la Grande Loge de Russie — configuration qui reflète la position géopolitique du pays. Elle compte aujourd’hui huit loges et est en amitié avec plus de 63 Grandes Loges.
La Géorgie a connu une situation encore plus révélatrice des tensions géopolitiques au sein de la franc-maçonnerie. À partir de 2011, quatre Grandes Loges différentes (Arménie, Russie, Ukraine, Turquie) ont fondé des loges concurrentes sur le territoire géorgien. La Grande Loge de Géorgie, consacrée en 2015 par la seule Grande Loge de Russie, n’a pas été reconnue par les trois autres juridictions — notamment parce que la Russie est légalement considérée comme un État occupant en Géorgie (20 % du territoire annexé). Il a fallu la médiation des Grandes Loges Unies d’Allemagne, lors d’une réunion à Cologne en 2016, pour aboutir à la fondation de la Grande Loge Unie de Géorgie en 2018, unifiant l’ensemble des loges.
L’Azerbaïdjan, pays musulman à majorité chiite, a vu naître la Grande Loge Nationale d’Azerbaïdjan, qui multiplie depuis 2023 les reconnaissances internationales (Moldavie, Luxembourg, Texas, Congo-Brazzaville, Côte d’Ivoire, San Marin…), avec une participation active aux rencontres mondiales des francs-maçons turcs et turcophones. Sa loge Drujba (« Amitié ») n° 2 tient des réunions conjointes avec des loges de la Grande Loge de Russie, illustration de la complexité des alliances dans l’espace post-soviétique. La Moldavie dispose également d’une Grande Loge reconnue par la GLUA, parrainée par l’Italie (neuf loges fondées entre 1997 et 1999).
En revanche, les républiques d’Asie centrale restent des zones quasi blanches. L’Ouzbékistan, le Turkménistan et le Tadjikistan n’ont aucune présence maçonnique connue. Le Kazakhstan fait figure d’exception remarquable : comme l’analyse le journal Vlast.kz, c’est « le seul pays d’Asie centrale à posséder non seulement des francs-maçons, mais une Grande Loge nationale ». La GLR y a fondé des loges à Almaty (dont la loge anglophone « United Nomadic Brothers »), devenues en novembre 2016 une Grande Loge du Kazakhstan indépendante, non encore reconnue internationalement. L’initiative illustre le rôle du Kazakhstan comme pont eurasiatique, prolongeant dans l’espace maçonnique une position géopolitique plus générale. Le Bélarus, dernier régime autoritaire d’Europe, ne connaît pas de franc-maçonnerie visible, bien que la GLR y maintienne des loges à Minsk, une situation qui résume l’ambiguïté de la notion de « présence » maçonnique dans un État policier.
Comme l’observait Alain Bauer, la reconstruction maçonnique dans l’ancien bloc est « assez rapide en Bulgarie, en Hongrie et en Pologne, plus lente en République tchèque, et très lente en Slovaquie ». Il s’agit d’une franc-maçonnerie sui generis, souvent construite sur place plutôt que par le retour d’émigrés, et marquée par la diversité des influences occidentales, au risque de reproduire, à l’échelle maçonnique, les rivalités géopolitiques du monde profane.
(Sources : Wikipedia, « Grand Lodge of Russia », « History of Freemasonry in Russia », « Freemasonry in Ukraine », « Freemasonry in Latvia » ; The Moscow Times, « How the Secretive Freemasons Stayed in the Kremlin’s Good Books », mars 2025 ; The Square Magazine, « Russian Freemasonry » ; Vlast.kz, « Freemasonry in Kazakhstan: Mapping a Eurasian Legacy » ; Freimaurer-Wiki ; Henderson & Pope, « Freemasonry in Former Soviet Bloc Countries » ; 450.fm, interviews Dymtchouk et Bogdanov, 2022 ; Gadlu.info ; United Grand Lodge of England, « Foreign Grand Lodges » ; Grand Lodge of Armenia, site officiel ; United Grand Lodge of Georgia, site officiel ; National Grand Lodge of Azerbaijan, site officiel ; Riga Museum of World Freemasonry ; Cairn.info, Alain Bauer, 2004.)
L’Afrique : le continent des contrastes
Afrique du Nord. Le poids de la décolonisation
Au Maghreb, la disparition de la franc-maçonnerie résulte d’un cocktail de facteurs : rejet de l’héritage colonial, construction de l’identité nationale, pressions des courants islamistes et méfiance structurelle des régimes autoritaires envers toute forme de société civile autonome. Réduire l’antimaçonnisme nord-africain au seul « conflit israélo-arabe » revient à confondre l’argumentaire de surface avec les causes profondes.
En Algérie, aucune loi spécifique ne prohibe la franc-maçonnerie, mais les associations maçonniques ne reçoivent jamais l’agrément du Ministère de l’Intérieur. Le Grand Orient de France y maintient une présence clandestine, sans statut légal. C’est un cas de prohibition administrative plutôt que juridique.
En Libye, sous Kadhafi, l’appartenance maçonnique était un crime. La situation chaotique actuelle ne permet aucune forme de résurgence.
Au Soudan, la franc-maçonnerie avait prospéré sous le District Grand Lodge anglais, jusqu’à son interdiction par le gouvernement soudanais en 1970.
Afrique subsaharienne francophone. Le pouvoir sous le tablier
C’est en Afrique subsaharienne francophone que la franc-maçonnerie présente son visage le plus paradoxal. Elle y est non seulement légale mais souvent au cœur du pouvoir dans des pays qui ne sont pas, ou pas toujours, des démocraties.
La chaîne d’initiations entre chefs d’État est bien documentée par Jeune Afrique. Omar Bongo Ondimba, dont le prédécesseur Léon Mba était lui-même initié, « incarnait une certaine idée - minoritaire - de la maçonnerie africaine décomplexée ». Il aurait été déterminant dans l’initiation de son homologue et beau-père Denis Sassou Nguesso (affilié à la GLNF). Ce dernier a initié l’ex-président centrafricain François Bozizé et le président tchadien Idriss Déby Itno. D’autres noms reviennent avec régularité : Alpha Condé (Guinée), Blaise Compaoré (Burkina Faso), Gnassingbé Eyadéma (Togo).
Le cas gabonais est le plus spectaculaire. Ali Bongo Ondimba fut intronisé Grand Maître de la Grande Loge du Gabon en 2009, dans une cérémonie filmée et devenue virale sur internet. Le coup d’État du 30 août 2023 a renversé cette configuration : le général Oligui Nguema a choisi de ne pas s’emparer de l’obédience, et Jacques-Denis Tsanga a été installé Grand Maître en février 2024.
Certains dirigeants ont démenti toute appartenance : Macky Sall (Sénégal) a indiqué en 2013 n’avoir « jamais été franc-maçon, ne l’être pas, et ne pas envisager de le devenir ». Son prédécesseur Abdoulaye Wade avait été initié avant de prendre ses distances.
Les obédiences locales sont structurellement liées aux obédiences françaises : GODF, GLNF, GLF. Comme le notait Jeune Afrique, la GLNF a consacré des grandes loges en Côte d’Ivoire (1989), au Togo (1992), au Sénégal (1993), au Bénin (1995), à Madagascar (1996), en Guinée (1999), au Mali (1999), à Djibouti (2000) et au Cameroun (2001).
Mais l’influence réelle de ce réseau a ses limites. « Au Congo et en Côte d’Ivoire, l’expertise maçonnique en matière de règlement des conflits a le plus clairement échoué », écrivait Jeune Afrique en 2011. L’activisme des « frères » n’a pu empêcher la bataille de Brazzaville en 1997 ni la crise ivoirienne. Le fantasme de la franc-maçonnerie hyperinfluente provoque d’ailleurs des désillusions chez les jeunes recrues : « Trois ans après leur initiation, certains constatent qu’ils ne sont ni ministres, ni directeurs généraux, ni conseillers de Paul Biya… », notait un frère béninois lors des Rencontres humanistes et fraternelles africaines et malgaches (Rehfram) de Cotonou.
Afrique anglophone et australe . Un autre paysage
Au Nigeria, au Ghana, au Kenya et en Afrique du Sud, la franc-maçonnerie héritée de la Grande Loge Unie d’Angleterre a un caractère plus « social » qu’ouvertement politique. Elle est très présente dans les milieux d’affaires, particulièrement au Nigeria.
En Afrique du Sud, l’histoire maçonnique est indissociable de celle de la ségrégation. La création de la Grande Loge d’Afrique du Sud en 1961 s’est faite sur la base d’une « franc-maçonnerie blanche ». La discrimination raciale a marqué le recrutement de toutes les obédiences. Le soutien apporté par certains francs-maçons à Nelson Mandela pendant son emprisonnement est réel, mais il ne doit pas masquer l’ambiguïté profonde d’une institution qui a coexisté avec l’apartheid pendant des décennies. Les grandes loges britanniques et irlandaises maintiennent encore près de 300 loges dans le pays.
L’hostilité populaire. Un phénomène continental
Sur l’ensemble du continent, la franc-maçonnerie suscite méfiance et hostilité dans les populations. Les causes en sont multiples : opacité d’un espace de sociabilité élitiste, perception d’un instrument de perpétuation du pouvoir, concurrence avec les autorités religieuses (musulmanes comme évangéliques), et - il faut le dire - la réalité d’un entre-soi qui alimente légitimement les soupçons.
Au Sénégal, malgré sa légalité et son ancienneté, la franc-maçonnerie subit régulièrement les attaques de groupes religieux radicaux et d’une partie de la presse, contraignant les loges à une discrétion quasi clandestine. Au Cameroun, les autorités ont récemment interdit les activités d’une loge dissidente, invoquant des risques de « troubles à l’ordre public ».
(Sources : Wikipedia, « Franc-maçonnerie en Afrique » ; Jeune Afrique, 2011, 2016, 2024 ; Cairn.info, La Chaîne d’Union, 2017/3 ; Portail catholique suisse, 2003.)
Les (quasi-)absences sans interdiction
Le Japon offre un cas d’étude singulier, à mi-chemin entre la présence formelle et l’absence culturelle. La franc-maçonnerie y arrive avec l’ouverture forcée du pays au commerce occidental. La première loge, Yokohama Lodge n° 1092, est constituée sous l’égide de la Grande Loge Unie d’Angleterre le 26 juin 1866. Au total, six loges anglaises et trois loges écossaises fonctionnent au Japon avant la guerre. Mais sous une contrainte décisive : un *gentleman’s agreement* avec le gouvernement japonais stipule que la franc-maçonnerie ne sera pas inquiétée tant qu’elle limitera son recrutement aux ressortissants étrangers et que ses réunions se tiendront sans ostentation. Autrement dit : pas de Japonais dans les loges. Le premier Japonais initié - le diplomate Tadasu Hayashi, futur ambassadeur à Londres - le fut en Angleterre, et dut renoncer à la franc-maçonnerie sous pression politique à son retour.
À partir de 1937, avec l’escalade militariste et la guerre en Chine, les loges subissent des pressions croissantes. Des francs-maçons étrangers sont arrêtés et interrogés. Une exposition antimaçonnique est organisée dans un grand magasin de Tokyo. Dans les années 1940, toutes les loges cessent leurs activités.
La renaissance d’après-guerre est indissociable de l’occupation américaine. Le général Douglas MacArthur, lui-même franc-maçon, soutient activement la relance de la vie maçonnique au Japon. La loge Star in the East (constitution écossaise, Yokohama) est réactivée dès le 9 avril 1946 avec l’aide des frères des forces d’occupation. Entre 1947 et 1956, seize nouvelles loges sont fondées, sous la juridiction de la Grande Loge des Philippines.
Fait historique majeur : en avril 1950, les premiers Japonais sont initiés au Japon. Ils sont sept, dont cinq membres de la Diète (le parlement). L’événement est préparé avec soin : le prince Higashikuni,oncle de l’empereur et ancien Premier ministre, se porte candidat ; le comte Matsudaira, président de la Chambre des conseillers et père de la princesse Chichibu, déclare admirer « le principe de fraternité qui prône et pratique la fraternité universelle ». Des agents du FBI et du Counter Intelligence Corps vérifient les candidatures. L’initiative s’inscrit dans le projet plus large de reconstruction démocratique du Japon sous tutelle américaine, où la franc-maçonnerie est perçue comme vecteur des valeurs occidentales.
En mars 1957, quinze loges philippines opérant au Japon forment la *Grande Loge du Japon*. Le temple maçonnique de Tokyo, installé dans l’ancien club des officiers de la Marine impériale (acquis pour 200 000 dollars), est reconstruit et inauguré en 1981. Les effectifs atteignent un maximum de 4 786 membres en 1972.
Depuis, le déclin est continu. La Grande Loge du Japon compte aujourd’hui un peu plus de 2 000 membres, dont seulement 500 environ sont des nationaux japonais, le reste étant constitué de militaires américains stationnés sur les bases et d’expatriés. Elle reste en amitié avec plus de 150 Grandes Loges dans le monde et dispose de loges travaillant en anglais et en japonais (la traduction des rituels en japonais, entreprise en 1961, a nécessité une décennie de travail). Des loges Prince Hall (historiquement afro-américaines) se réunissent également sur les bases militaires américaines.
Comme l’observait Alain Bauer : « Il existe une maçonnerie virtuelle au Japon : elle n’est pas interdite mais elle n’existe pas. Elle est tellement incompréhensible dans l’univers japonais que c’est une maçonnerie d’expatriés. » Le diagnostic est sévère mais pas infondé : quatre cinquièmes des Japonais n’ont aucune idée de ce qu’est la franc-maçonnerie. La greffe maçonnique, imposée d’en haut dans le contexte très particulier de l’occupation, n’a jamais véritablement pris racine dans le terreau culturel japonais. (Sources : Grand Lodge of Japan, site officiel ; *Freimaurer-Wiki* ; Tamotsu Murayama, « Historical Background of Freemasonry in Japan » ; *Freemasonry and Modern Japanese History*, Skirret ; Cairn.info, Alain Bauer, 2004.)
En Chine continentale, la maçonnerie anglaise à Hong Kong « s’est faite très discrète depuis la rétrocession de l’île à la République populaire ». Dans les micro-États du Pacifique, l’absence tient à l’éloignement et au défaut de masse critique.
Le Vatican mérite une précision souvent escamotée. Le Code de droit canonique de 1983 ne nomme pas la franc-maçonnerie : le canon 1374 vise les personnes qui s’inscrivent dans « une association qui conspire contre l’Église ». C’est la Déclaration du 26 novembre 1983 de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, signée par le cardinal Ratzinger et approuvée par Jean-Paul II, qui précise que « l’adhésion active à la franc-maçonnerie d’un fidèle est interdite ». Cette position a été réitérée encore en 2023 par le Dicastère pour la Doctrine de la Foi, en réponse à l’évêque des Philippines. La distinction entre interdiction canonique et déclaration doctrinale n’est pas anodine, même si, dans la pratique, l’effet est le même.
Ce que la carte révèle… et ce qu’elle ne révèle pas
Ce qui se vérifie
L’interdiction de la franc-maçonnerie corrèle fortement avec l’autoritarisme. Les régimes totalitaires - nazi, stalinien, franquiste, islamiste - ont systématiquement dissous les loges, parce qu’ils ne tolèrent aucune structure de loyauté concurrente. La franc-maçonnerie exige la liberté d’association et le respect de la vie privée : deux droits que les dictatures refusent par principe. Dès qu’un régime bascule vers le totalitarisme, la franc-maçonnerie figure parmi les premières institutions dissoutes.
On peut donc affirmer ceci : là où la franc-maçonnerie est interdite, les droits fondamentaux sont presque certainement bafoués.
Ce qui ne se vérifie pas
En revanche, la présence de la franc-maçonnerie ne garantit aucunement la démocratie. L’Afrique subsaharienne francophone en est la démonstration la plus nette : la maçonnerie y prospère au sein de régimes autoritaires ou semi-autoritaires. Elle y fonctionne non pas comme un marqueur de liberté mais comme un canal de pouvoir et un réseau d’influence reliant les élites africaines aux anciennes puissances coloniales.
De même, l’existence de la loge P2 en Italie — réseau clandestin impliqué dans des opérations subversives, des liens avec la mafia et des scandales financiers — a démontré que la franc-maçonnerie pouvait servir de couverture à des entreprises antidémocratiques.
La formule juste
La corrélation la plus robuste est donc celle-ci : l’interdiction de la franc-maçonnerie est un signal d’alerte fiable sur l’état des libertés ; sa présence n’est qu’un signal ambigu. C’est une condition nécessaire mais non suffisante de la liberté.
Il est plus facile de prédire la nature d’un régime qui interdit la franc-maçonnerie que d’anticiper les vertus d’un régime qui la tolère. Ce qui, au fond, dit peut-être davantage sur la nature du pouvoir que sur celle de la maçonnerie.
Sources principales
BnF / BnF Essentiels : « La franc-maçonnerie et l’islam »
Cairn.info : Alain Bauer, « Relations internationales et franc-maçonnerie », Revue internationale et stratégique, 2004/2 ; « Trois cents ans de franc-maçonnerie dans le monde », La Chaîne d’Union, 2017/3
Presses universitaires de Rennes : Les francs-maçons dans la cité (2015)
Hervé Hasquin : analyses sur islam et franc-maçonnerie, ORELA/ULB
Jeune Afrique : « Franc-maçons : les maîtres de l’Afrique » (2011) ; « Francs-maçons : les présidents africains sont-ils initiés ? » (2016) ; « Vent de renouveau à la Grande Loge du Gabon » (2024)
Paul van de Veur : Freemasonry in Indonesia From Radermacher To Soekanto, 1762-1961, Ohio University
Dawn (Pakistan), 2015, 2017 ; The Jakarta Post, 2022
Masonic High Council of Egypt ; Scottish Rite Masonic Museum & Library
L’Orient-Le Jour : « L’islam reproche à la secte le sionisme et la laïcité » (2008)
Wikipedia (fr, en, id) : articles « Antimaçonnisme par pays », « Anti-Masonry », « Franc-maçonnerie en Afrique », « Freemasonry in Indonesia », « Freemasonry in Pakistan », « Masonic Temple (Lahore) »