Sénateur du Maine-et-Loire pendant près de trente ans, Dominique Delahaye appartient à cette droite catholique et royaliste de la Troisième République qui fait de la franc-maçonnerie l’un des adversaires désignés du régime. Chez lui, l’antimaçonnisme n’est pas seulement une appartenance de milieu. Il se lit directement dans ses interventions parlementaires, où les loges deviennent l’une des explications récurrentes de la politique laïque et anticléricale.
La documentation impose en revanche davantage de prudence lorsqu’il s’agit de lui attribuer une œuvre éditoriale propre.
De l’industrie angevine au Sénat
Dominique-Julien Delahaye naît à Angers le 5 décembre 1848 et y meurt le 9 janvier 1932. Contrairement à ce qu’indiquaient certaines notices secondaires, il n’est pas ingénieur de formation. Il entre jeune dans la manufacture familiale de toiles à voiles et de cordages. Sous-lieutenant pendant la guerre de 1870, il reprend ensuite l’entreprise paternelle et occupe plusieurs responsabilités économiques, notamment la présidence de la Chambre de commerce d’Angers. Il fonde également l’Association des présidents de Chambres de commerce de France¹.
Son entrée en politique est tardive. Catholique et hostile à la politique du gouvernement Combes, il est élu sénateur du Maine-et-Loire le 30 août 1903, à l’occasion d’une élection partielle. Il recueille 648 voix sur 955 votants. Réélu en 1906, 1920 et 1924, il conserve son mandat jusqu’à sa mort, soit près de vingt-neuf années au Palais du Luxembourg¹. La notice officielle du Sénat insiste autant sur la diversité de ses interventions que sur leur tonalité politique. Delahaye siège à droite, intervient sur les questions religieuses, économiques, scolaires ou internationales et transforme fréquemment les débats techniques en mises en cause du régime républicain. (Sénat)
Création numérique Jiri Pragman
« Ennemi juré des francs-maçons »
La qualification ne vient pas d’un adversaire politique. Elle figure dans la notice biographique publiée par le Sénat, qui décrit Delahaye comme « catholique, royaliste, antisémite, ennemi juré des francs-maçons et des financiers internationaux ». La formule résume assez justement un registre que les comptes rendus des séances permettent de suivre sur plusieurs années². (Sénat)
Son antimaçonnisme apparaît notamment dans les débats sur la séparation des Églises et de l’État, l’enseignement et la politique laïque. En 1906, lors de la discussion sur l’exercice public des cultes, il attaque la franc-maçonnerie. Il recommence en 1908 à propos d’une modification de la loi de séparation et de la translation des cendres d’Émile Zola au Panthéon. En 1914, dans le débat sur la fréquentation scolaire, il construit une intervention beaucoup plus développée autour de documents maçonniques et de publications antimaçonniques². (Sénat)
Les séances des 26 et 27 mars 1914 sont particulièrement éclairantes. Delahaye soutient que la défense de l’école laïque relèverait d’une action coordonnée à l’échelle internationale par la franc-maçonnerie. Pour étayer cette thèse, il annonce avoir dépouillé la Revue internationale des sociétés secrètes, fondée par Mgr Ernest Jouin, et affirme avoir procédé à une « compilation laborieuse » des textes qu’elle reproduit³. La démonstration ne relève donc plus de l’allusion ou de l’invective. Le sénateur transpose à la tribune du Sénat le corpus documentaire et les catégories d’interprétation élaborés dans les milieux antimaçonniques catholiques. (Sénat)
Ce passage permet de préciser son statut. Delahaye n’est pas seulement un parlementaire hostile aux francs-maçons. Il utilise des publications spécialisées de l’antimaçonnisme comme sources de son argumentation politique. En avril 1914, la Revue internationale des sociétés secrètes se félicite d’ailleurs de son intervention et présente Delahaye comme celui qui aurait « démasqué » la franc-maçonnerie derrière le projet de défense de l’école laïque⁴. Cette source est évidemment militante : elle ne vaut pas comme interprétation historique, mais elle documente la reconnaissance de Delahaye par l’antimaçosphère catholique de son temps. (IAPSOP)
Un antimaçonnisme mêlé à l’antisémitisme politique
L’antimaçonnisme de Delahaye ne peut être isolé de ses autres engagements. La notice du Sénat le qualifie également d’antisémite et évoque son hostilité aux « financiers internationaux »². Ces registres appartiennent alors à un vocabulaire politique où l’hostilité au parlementarisme, à la République laïque, à la franc-maçonnerie et à une finance présentée comme étrangère ou cosmopolite peuvent se superposer. Chez Delahaye, cette combinaison apparaît durablement, sans qu’il soit nécessaire de supposer que chacune de ses interventions mobilise indistinctement tous ces thèmes. (Sénat)
Cette dimension doit également être distinguée de celle de son frère Jules Delahaye. Celui-ci, journaliste et parlementaire, fut lui aussi royaliste et antisémite. Les deux frères siègent simultanément au Sénat entre 1920 et 1925 et partagent une forte hostilité à la République, mais leurs productions et leurs parcours ne doivent pas être confondus⁵. (Sénat)
L’ouvrage de 1906 : une attribution qui demande encore à être établie
La Franc-maçonnerie est-elle juive ou anglaise ?, publié chez Perrin en 1906, pose un problème bibliographique plus sérieux qu’il n’y paraît. Plusieurs sources secondaires, dont les notices Wikipédia consacrées à Dominique Delahaye et à Max Doumic, présentent l’ouvrage comme une publication commune des deux hommes⁶. (Wikipédia)
Cette attribution ne doit cependant pas être reprise automatiquement. Les catalogues et exemplaires patrimoniaux consultés identifient Max Doumic comme auteur principal, et l’absence, à ce stade, d’un examen de la page de titre et des éventuelles mentions liminaires de plusieurs exemplaires de l’édition Perrin ne permet pas de déterminer exactement la contribution de Delahaye. Il est donc préférable de parler d’un ouvrage « parfois attribué conjointement à Max Doumic et Dominique Delahaye », plutôt que d’en faire sans réserve une publication personnelle du sénateur.
Cette précaution est d’autant plus nécessaire que l’antimaçonnisme de Delahaye n’a nul besoin de cette attribution pour être démontré. Ses discours parlementaires suffisent à l’établir directement. Faire dépendre sa qualification d’un livre dont la responsabilité éditoriale reste discutée affaiblirait inutilement un dossier par ailleurs très solide.
Du discours parlementaire aux réseaux antimaçonniques
L’existence de relations entre Delahaye et les milieux organisés de l’antimaçonnisme catholique est, elle, directement attestée dès avant la Première Guerre mondiale. Sa référence explicite à la Revue internationale des sociétés secrètes en 1914 montre qu’il connaît et exploite les productions de Mgr Jouin. La revue reprend ensuite son intervention en termes laudatifs, ce qui signale une circulation dans les deux sens : le parlementaire puise dans le corpus militant, tandis que le périodique transforme son discours sénatorial en validation publique de ses propres thèses³ ⁴. (IAPSOP)
La littérature consacrée à la RISS et à la Ligue franc-catholique montre que ces structures deviennent, dans l’entre-deux-guerres, un centre de sociabilité pour différents courants de la droite catholique, antijuive et antimaçonnique. Emmanuel Kreis a retracé ces réseaux dans une étude publiée en 2013 dans la Revue d’Histoire de la Shoah, pp. 117-139⁷. (Digistore)
Une version précédente de cette notice présentait Dominique Delahaye comme participant au congrès antijudéo-maçonnique des 26 et 27 novembre 1928. Le congrès lui-même est bien documenté, de même que la présence de plusieurs personnalités de cette mouvance. En revanche, les sources directement accessibles lors de cette vérification ne permettent pas d’établir avec un degré suffisant de certitude le rôle personnel de Delahaye dans cette réunion. Ce point doit donc rester en attente d’un contrôle direct dans l’article de Kreis, dans la RISS ou dans les comptes rendus du congrès. Il ne peut pas, en l’état, être utilisé comme élément biographique acquis.
Un antimaçonnisme de tribune
Le dossier Dominique Delahaye apparaît ainsi plus net une fois débarrassé de ses attributions incertaines. Son importance ne tient pas d’abord à une bibliographie antimaçonnique abondante, ni même à son éventuelle collaboration à un ouvrage de 1906. Elle tient à la durée et à la visibilité de son activité parlementaire.
Pendant près de trois décennies, il introduit régulièrement la franc-maçonnerie dans ses explications de la politique républicaine. Il ne se contente pas d’utiliser le mot comme injure politique : en 1914 au moins, il emprunte explicitement ses documents et son cadre d’interprétation à la Revue internationale des sociétés secrètes. Ce passage du discours militant à la tribune parlementaire fait de Delahaye un cas particulièrement lisible d’antimaçonnisme institutionnel sous la Troisième République.
Il convient néanmoins de conserver la distinction entre critique politique, polémique et antimaçonnisme structuré. Dans le cas de Delahaye, cette dernière qualification repose sur un faisceau suffisamment dense : répétition des attaques, désignation des loges comme puissance politique, recours à la documentation antimaçonnique militante et reconnaissance de ses interventions par les réseaux spécialisés. L’antimaçonnisme n’épuise pas son identité politique, mais il en constitue incontestablement l’un des registres durables.
Notes
Sénat. (s. d.). « Delahaye Dominique ». Base des anciens sénateurs de la IIIe République, notice biographique extraite du Dictionnaire des parlementaires français.
Ibid. La notice signale notamment ses interventions contre la franc-maçonnerie en 1906, 1908 et 1914 et le qualifie d’« ennemi juré des francs-maçons ».
Journal officiel de la République française. Débats parlementaires. Sénat, séances des 26 et 27 mars 1914. Dominique Delahaye y indique avoir utilisé la Revue internationale des sociétés secrètes et développe une longue argumentation relative à l’action supposée de la franc-maçonnerie dans la politique scolaire.
Revue internationale des sociétés secrètes, partie maçonnique, vol. 7, n° 4, 20 avril 1914. La revue rend compte du débat sénatorial et valorise l’intervention de Dominique Delahaye. Source militante utilisée comme objet documentaire.
Sénat. (s. d.). « Delahaye Jules ». Base des anciens sénateurs de la IIIe République.
Doumic, M. (1906). La Franc-maçonnerie est-elle juive ou anglaise ? Paris : Perrin. L’attribution conjointe à Dominique Delahaye figure dans plusieurs sources secondaires, notamment les notices Wikipédia « Dominique Delahaye » et « Max Doumic » ; le rôle exact de Delahaye reste à vérifier sur l’édition originale.
Kreis, E. (2013). « Les réseaux antijuifs et antimaçonniques autour de la Revue internationale des sociétés secrètes (RISS) de l’entre-deux-guerres à la période de l’Occupation ». Revue d’Histoire de la Shoah, 198, 117-139.