L’image circule sur massoneria.store, boutique italienne d’articles rituels. On y voit un homme vêtu de blanc, la tête couverte d’une cagoule noire à pointe conique, percée de deux ouvertures ovales à hauteur des yeux. Le titre de la fiche produit est sans ambiguïté : « Cagoule initiation maçonnique ». Prix : 21 euros. Taille unique. Un objet banal dans les boutiques rituelles italiennes. Un objet qui concentre pourtant plusieurs malentendus et inspire l’imaginaire antimaçonnique.
Source : Massoneria Store
Un objet, deux porteurs distincts
La première erreur est de confondre deux accessoires que le rituel d’initiation utilise simultanément pour des fonctions opposées.
Le premier est la benda, un bandeau opaque. Il est posé sur les yeux du candidat dès sa préparation, avant son entrée dans le temple. Sa fonction est précise : le profane ne doit pas voir. Il traverse les quatre voyages symboliques — Terre, Eau, Air, Feu — dans l’obscurité totale. La benda matérialise l’état de ténèbres qui précède la renaissance initiatique.1
Le second est le cappuccio — la cagoule à ouvertures oculaires illustrée par l’image. Celui-là est porté par les frères de la loge, non par le candidat. La présence des œillets (ouvertures) interdit toute confusion avec la benda : son porteur doit voir.
Selon le rituel du Grand Orient d’Italie
Le Rituale del Primo Grado du Grand Orient d’Italie (GOI) est explicite sur ce point. La note illustrative précise que « l’usage des cappucci a été maintenu au moment où le profane se défait du bandeau » et que cet usage « rend plus suggestive la découverte de tous les Frères au moment où le Profane demande la Lumière ».2
La didascalie (indication de jeu) du rite confirme la séquence : au moment de la révélation de la lumière, le candidat est introduit encore bandé dans le temple pllongé dans la pénombré. Tous les frères portent le cappuccio et dirigent leurs épées vers lui. Sur le troisième coup de maillet du Maître Vénérable, le temple s’illumine : le bandeau est retiré des yeux du candidat et, simultanément, les frères ôtent leurs cagoules. C’est alors seulement que le nouveau frère découvre les visages.2
C’est ce geste qu’Alessandro Cecchi Paone, maçon du GOI, a décrit publiquement en 2024 dans un podcast : « Nous utilisons une cagoule avec un trou pour les yeux. Pour ne pas nous faire reconnaître. Avant que le profane se confirme maçon et soit accepté, il ne doit pas savoir qui sont les autres. Mais à un moment il y a un beau geste : quand finit le rite d’initiation, nous faisons tous ensemble 1-2-3, on enlève la cagoule. Et les visages apparaissent. »3
Un témoignage convergent figure dans le roman à clé Massone per caso (2011) d’Emilio Francesco Graaz : « On m’a retiré le bandeau et je les ai vus disposés en cercle autour de moi, encagoulés, les pointes de leurs épées pointées vers mon cœur. À la fin, ils enlevèrent leurs cagoules. Avec surprise, je reconnus des personnes que je connaissais déjà, là, dans le temple de Salomon, en plein Udine. »4
Un usage confirmé, non universel
Le Grand Maître Luciano Romoli, de la Gran Loggia d’Italia degli ALAM, a confirmé en 2025 : « Le cappuccio existe, mais seulement dans le rite d’initiation, comme moment symbolique de passage et de transformation. Ensuite, le nouvel initié entre dans la Loge conscient et libre. »5
La pratique est attestée au GOI et à la Gran Loggia d’Italia. Son degré d’adoption dans les autres obédiences italiennes reste variable et sans doute sous-documenté, les rituels n’étant pas publics par définition.
Un symbole perçu, non revendiqué
La cagoule n’est pas un symbole canonique de la franc-maçonnerie. Les emblèmes officiels sont le compas, l’équerre, le niveau, le fil à plomb, le tablier — les outils du constructeur. Elle n’apparait dans aucun catéchisme rituel comme emblème de l’Ordre. Elle n’a pas de signification hors du moment initiatique qui la justifie.
Elle fonctionne en revanche comme symbole perçu, construit de l’extérieur. Ernesto Laudicina l’a utilisée comme métonymie dans le titre de son essai Il cappuccio e la tiara (2000), opposant l’institution maçonnique à l’Église catholique.6 Le titre de Nicola Mente — « Milano, la Massoneria toglie il cappuccio » (2014) — joue du même registre pour décrire une démarche d’ouverture institutionnelle.7 Dans les deux cas, la cagoule signifie le secret : pas l’outil du constructeur, mais l’opacité perçue de l’institution.
L’instrumentalisation antimaçonnique
C’est précisément parce que la cagoule condense l’imaginaire du secret qu’elle est devenue un outil privilégié de l’antimaçonnisme. Roberto Galullo, journaliste au Sole 24 Ore, l’a illustré en titrant son analyse du rapport de la Commission parlementaire antimafia Bindi (2017) : « Un cappuccio massonico è come un diamante : per sempre. »8 La Commission elle-même utilisait la cagoule comme symbole d’un lien indissoluble et opaque, structurellement comparé au serment mafieux.
En 2012 déjà, L’Espresso notait qu’au moment de l’initiation « les futurs frères sont encagoulés jusqu’à ce que le néophyte soit débandé », et que le cappuccio noir en coton à trous oculaires était l’un des articles les plus demandés des boutiques rituelles romaines.9
Le mécanisme est constant : un accessoire rituel fonctionnel, porteur d’un symbolisme précis, est extrait de son contexte, amplifié visuellement, et chargé de significations étrangères à son usage. La cagoule de massoneria.store n’est pas le symbole d’une organisation criminelle. C’est le signe matériel d’un geste rituel singulier : le passage des ténèbres à la lumière. Il dure quelques secondes. Après, il y a des visages.
Ne pas confondre
La cagoule maçonnique italienne ne doit pas être confondue avec le capirote des processions pénitentielles espagnoles et du sud de l’Italie (Enna, Tarente, Séville). Ces deux accessoires partagent une forme conique et une fonction d’anonymat, mais relèvent de traditions distinctes — catholique d’un côté, initiatique de l’autre. Tous deux sont antérieurs de plusieurs siècles au Ku Klux Klan américain, dont la ressemblance visuelle est fortuîte et régulièrement exploitée à des fins de désinformation.
Notes
1. Grande Oriente d’Italia. (s. d.). Rituale del Primo Grado — Loggia di Apprendista Libero Muratore. Stichting Argus. https://www.stichtingargus.nl/vrijmetselarij/s/goi_r1.html
2. Ibid.
3. Cecchi Paone, A. (2024, 7 août). Déclarations dans le podcast « 2046 », présenté par F. Rovazzi et M. Mazzoli. Rapportées notamment par Il Fatto Quotidiano (8 août 2024) et Il Gazzettino (7 août 2024).
4. Graaz, E. F. (2011). Massone per caso. Audax Editrice, Udine. Cité dans Butindaro, I. (s. d.). Il racconto personale di una iniziazione alla Massoneria. https://illuminatobutindaro.org
5. Romoli, L. (2025, 2 avril). Massoneria : Riunioni segrete con persone incappucciate ? Gran Loggia d’Italia degli ALAM. https://www.granloggia.it/massoneria-riunioni-segrete-con-persone-incappucciate/
6. Laudicina, E. (2000). Il cappuccio e la tiara : impossibile il dialogo tra Chiesa e massoneria ? Bastogi.
7. Mente, N. (2014, 17 novembre). Milano, la Massoneria toglie il cappuccio. Gli Stati Generali. https://www.glistatigenerali.com/cultura/filosofia/milano-la-massoneria-toglie-il-cappuccio/
8. Galullo, R. (2018, 17 janvier). Un cappuccio massonico è come un diamante : per sempre. Guardie o ladri, blog Il Sole 24 Ore. https://robertogalullo.blog.ilsole24ore.com/2018/01/17/
9. L’Espresso. (2012, 28 février). Com’è fighetto il nuovo massone. https://lespresso.it/c/-/2012/2/28/come-fighetto-il-nuovo-massone/5291
Jiri Pragman est l’auteur de Antimaçonnisme. La fabrique numérique du soupçon (Numérilivre, 2026).