Serge Monast

Rédigé le 07/10/2026
Observatoire ANTIFM

Du pamphlet politique au complot mondial

Un auteur québécois devenu, après sa mort, une référence durable de l’antimaçonnisme conspirationniste en ligne.

Serge Monast occupe une place singulière dans la généalogie du conspirationnisme francophone. Son nom reste aujourd’hui attaché au « Projet Blue Beam » et aux Protocoles de Toronto, deux récits élaborés au milieu des années 1990 qui combinent Nouvel Ordre Mondial, technologies de contrôle, institutions internationales et sociétés secrètes. Cette production tardive ne résume pourtant pas toute sa trajectoire. Avant de devenir l’un des auteurs régulièrement exhumés par les milieux complotistes numériques, Monast avait publié poésie, essais et textes politiques au Québec dès les années 1970.

Né en 1945 au Québec, Monast publie d’abord à compte d’auteur ou dans de petites structures éditoriales. Sa bibliographie comprend notamment Testament contre hier et demain (1973), Jean Hébert (1974), puis plusieurs essais et recueils à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Ces titres montrent une activité d’auteur antérieure à la phase conspirationniste qui fera sa notoriété posthume.1

Serge Monast (création numérique (Jiri Pragman)

Le tournant des années 1990

Au début des années 1990, le centre de gravité change. Monast se présente comme journaliste d’enquête et anime l’Agence internationale de presse libre, structure à travers laquelle il diffuse des dossiers sur les Illuminati, les Nations unies, les technologies militaires, la vaccination, le marquage des populations et la mise en place supposée d’un gouvernement mondial. Les notices bibliographiques et les rééditions ultérieures le situent dans une filiation intellectuelle où apparaissent notamment René Bergeron et William Guy Carr, auteur canadien dont les ouvrages ont fortement contribué à l’imaginaire moderne d’un complot mondial dirigé par des sociétés secrètes.2

Cette période concentre les textes qui circulent encore aujourd’hui. Le Gouvernement mondial de l’Antéchrist, Project Blue Beam (NASA), Le Contrôle total 666 ou Le Complot des Nations Unies contre la Chrétienté installent un schéma interprétatif stable : des acteurs occultes coordonneraient politique, économie, techniques de communication et transformations sociales afin d’abolir les souverainetés nationales et d’imposer un ordre mondial centralisé. Les institutions visibles ne seraient, dans cette construction, que les instruments d’une direction invisible.

La franc-maçonnerie comme opérateur de liaison

L’antimaçonnisme de Monast ne fonctionne pas toujours comme un thème isolé. Il sert plutôt d’opérateur de liaison entre plusieurs familles de récits. Dans les Protocoles de Toronto, il attribue aux « hautes instances » d’une franc-maçonnerie anglo-saxonne la préparation d’un plan destiné à provoquer la « chute des nations ». Le document met ensuite en scène un groupe appelé « 6.6.6. », composé, selon lui, des dirigeants des plus grandes banques, entreprises énergétiques et groupes agroalimentaires. Aucun élément documentaire indépendant ne vient établir l’existence de cette organisation, des réunions décrites ou des procès-verbaux qu’il prétend reproduire.3

Le procédé est caractéristique d’un conspirationnisme de fusion : franc-maçonnerie, finance internationale, organisations multilatérales, communisme, libéralisation des mœurs, médias, école, protection de l’enfance et technologies de surveillance sont ramenés à un centre causal unique. Des évolutions historiques distinctes deviennent les effets coordonnés d’un plan. Le texte ne démontre pas cette coordination ; il la pose comme principe explicatif, puis relit les événements à partir de ce principe.

Blue Beam : une autre architecture de dévoilement

Le « Projet Blue Beam », formulé par Monast en 1994, déplace cette logique vers la technologie et l’eschatologie. Il affirme qu’un dispositif associant notamment la NASA, les Nations unies, des projections holographiques et des techniques de manipulation mentale permettrait de simuler des manifestations religieuses ou extraterrestres afin d’imposer une religion mondiale et, à terme, un gouvernement mondial. Aucune preuve vérifiable n’a établi l’existence d’un programme correspondant à ce scénario. Le récit s’est néanmoins montré particulièrement adaptable : il a resurgi lors d’épisodes contemporains liés aux objets volants, aux satellites ou aux progrès de l’imagerie, chaque nouveauté technique pouvant être réinterprétée comme un indice rétrospectif.4

En février 2023, au moment où plusieurs objets aériens étaient abattus au-dessus de l’Amérique du Nord, le « Projet Blue Beam » a de nouveau circulé massivement sur les réseaux sociaux. TF1 Info relevait alors près de 80 000 publications sur Twitter et plus de 50 000 interactions sur Facebook autour de ce thème. Ce retour illustre moins la persistance d’un dossier probant que la plasticité d’un récit : il peut être greffé sur des événements très différents dès lors qu’ils comportent une dimension visuelle, militaire, spatiale ou technologique.5

Une postérité construite après la mort de l’auteur

Monast meurt en 1996, à 51 ans. Les sources accessibles divergent sur le jour exact et parfois sur le lieu du décès ; elles convergent en revanche sur une mort attribuée à une crise cardiaque. Les récits affirmant qu’il aurait été assassiné pour ses révélations appartiennent à la postérité conspirationniste de l’auteur et ne sont pas étayés par une documentation indépendante solide. Cette distinction est décisive : la mort de Monast est elle-même devenue une pièce du système interprétatif qu’il avait contribué à diffuser.6

Ses textes ont été réédités et numérisés à plusieurs reprises. Les Éditions Ethos commercialisent encore plusieurs titres, dont une édition de 2021 des Protocoles de Toronto. Des copies, traductions, lectures vidéo et extraits circulent parallèlement sur des sites militants, des plateformes de partage et les réseaux sociaux. La diffusion n’est donc plus liée à un réseau éditorial centralisé : elle procède d’une réactivation distribuée, où l’auteur fonctionne comme une référence patrimoniale de la conspiration mondiale.7

Un cas d’antimaçonnisme transnational

Dans une typologie des émetteurs antimaçonniques, Monast relève de l’émetteur idéologique constitutif pour la phase des années 1990 : la franc-maçonnerie n’est pas seulement citée comme adversaire ponctuel, elle est intégrée à une architecture explicative générale qui relie sociétés secrètes, finance, institutions internationales et transformations sociales. Son cas reste toutefois transnational. Il s’agit d’un auteur québécois dont l’influence s’est exercée dans l’espace francophone par les rééditions françaises, la circulation numérique et les reprises secondaires.

L’intérêt documentaire de Monast tient moins à l’originalité de chacun de ses motifs qu’à leur assemblage. Il réunit un héritage antimaçonnique ancien, l’imaginaire des Illuminati, le thème du gouvernement mondial, l’eschatologie chrétienne et les peurs technologiques de la fin du XXe siècle. Cet assemblage explique la longévité de ses textes : suffisamment précis pour produire des images fortes, ils restent assez indéterminés pour être adaptés à de nouveaux événements. C’est cette capacité de réemploi, plus que la valeur probante des « révélations », qui fait de Monast un acteur durable de l’antimaçosphère francophone.

Notes

1. Pour la bibliographie ancienne de Serge Monast, voir notamment les références rassemblées dans les notices bibliographiques consacrées à l’auteur et les catalogues de rééditions. Plusieurs titres des années 1970-1980 sont antérieurs à sa production conspirationniste.

2. Taguieff, P.-A. (2005). La Foire aux illuminés : Ésotérisme, théorie du complot, extrémisme. Paris : Mille et une nuits, notamment p. 440-458 ; Taguieff, P.-A. (2006). L’Imaginaire du complot mondial : Aspects d’un mythe moderne. Paris : Mille et une nuits.

3. Monast, S. (1995). Les Protocoles de Toronto (6.6.6.). International Free Press Agency, « Intelligence Report », mars 1995. Version reproduite par la revue En Route. Le texte affirme l’existence des réunions et du groupe « 6.6.6. » sans fournir de chaîne de provenance vérifiable.

4. Conspiracy Watch. (2023, 14 février). « Projet Blue Beam ». Notice de synthèse ; voir aussi les transcriptions de conférences attribuées à Monast datant de 1994, utilisées ici comme sources primaires de rang D.

5. Sideris, F. (2023, 15 février). « “Projet blue beam” : les ballons espions abattus en Amérique relancent les sphères complotistes ». TF1 Info.

6. Les sources secondaires accessibles attribuent généralement le décès de Monast à une crise cardiaque en décembre 1996, mais divergent sur le jour exact et parfois sur le lieu. Les affirmations d’assassinat proviennent surtout de milieux relayant ses thèses et ne sont pas retenues comme fait établi.

7. Éditions Ethos. « Serge Monast » et fiche de l’édition 2021 des Protocoles de Toronto, consultées en octobre 2026 ; voir également les notices commerciales FNAC/Eyrolles pour les caractéristiques bibliographiques de cette réédition.

S'abonner maintenant

Partager