1930, à la publication de listes de francs-maçons réels ou supposés. Sous l’Occupation, il préside une Ligue anti-maçonnique soutenue par les services allemands. Son parcours montre comment une campagne de dénonciation peut fournir des renseignements à un appareil de persécution. Il impose aussi de distinguer les faits établis des responsabilités individuelles qui restent à documenter.1
En couverture du catalogue de l’exposition antimaçonnique de Bruxelles (1941)
Une rupture professionnelle devenue explication politique
La carrière antimaçonnique d’Ouwerx commence par une rupture avec l’armée. Ancien combattant de 1914-1918, devenu médecin de l’aéronautique militaire, il quitte le service au milieu des années 1930. Alain Colignon situe son licenciement au début de 1936. D’autres auteurs parlent d’une démission contrainte ou retiennent 1937. Le motif administratif exact reste à établir. Ouwerx, lui, attribue sa disgrâce à Albert Devèze, ministre libéral de la Défense nationale dont l’appartenance maçonnique est connue. Il fait de cet épisode la preuve d’intrigues dirigées contre lui.2
Cette interprétation accompagne son engagement à l’extrême droite. En 1937, Ouwerx devient responsable du Volksfront Rex-Leuven. Il fréquente aussi, avec le publiciste Léopold Flament, les milieux d’Action et Civilisation, engagés dans la propagande favorable à Franco. Son ressentiment professionnel s’inscrit ainsi dans un environnement d’extrême droite où l’antimaçonnisme se combine avec l’anticommunisme et l’antisémitisme.3
Ses premiers textes portent sur l’organisation de la médecine. Médecine libérale, médecine étatiste, médecine libre paraît en 1937, puis L’étatisation de la médecine contre la santé publique en 1938. Selon l’analyse de Jean-Philippe Schreiber, Ouwerx présente la création du ministère de la Santé publique et la nomination de certains de ses responsables comme les manifestations d’une entreprise maçonnique. L’appartenance supposée ou réelle de quelques acteurs tient lieu d’explication générale d’une politique publique. La critique corporatiste de la médecine sociale devient une accusation de complot.4
La campagne de La Libre Belgique
L’audience d’Ouwerx dépasse alors les publications de l’extrême droite. Entre janvier et mai 1938, le quotidien catholique La Libre Belgique mène une campagne sous la rubrique « Le péril maçonnique ». Hervé Hasquin y recense quinze articles et treize listes, réunissant 520 noms de francs-maçons ou de personnes présentées comme telles. Catherine Lanneau reprend ce chiffre. Le journal publie des rectificatifs : certaines attributions sont erronées et des personnes désignées sont mortes depuis plusieurs années.5
Ouwerx contribue à fournir les renseignements, avec Flament et Charles Gillis de Sart-Tilman. Hasquin attribue à ce dernier le rôle principal. Les matériaux utilisés comprennent des documents publics, tels que des dossiers associatifs et des listes de responsables d’organisations laïques, mais aussi des circulaires maçonniques récupérées et reconstituées. Rien ne permet de présenter Ouwerx comme l’auteur unique de la série, ni de l’identifier au pseudonyme « Le Tuileur », qui signe certains articles.6
La campagne associe une accusation collective à la désignation de personnes. Le lecteur est invité à considérer les noms comme les preuves d’une influence occulte. Or une liste ne démontre ni coordination clandestine ni action concertée. Les erreurs et les rectificatifs signalés par les historiens montrent que l’accusation d’appartenance précède parfois sa vérification. Le total de 520 noms reste lui-même un résultat de la littérature historique : les numéros du journal n’ont pas été recomptés pour le présent article.5
Un scandale réel exploité par l’amalgame
L’affaire Frédéric Imianitoff donne à Ouwerx une nouvelle visibilité. Ce médecin d’origine juive russe, socialiste et franc-maçon, est compromis dans une affaire d’imposture sur ses titres et états de service. Ouwerx figure parmi ceux qui la dénoncent, notamment dans La Profession du 23 novembre 1938. Il n’est pas seul à révéler l’affaire : la presse rexiste avait déjà attaqué Imianitoff. Celui-ci est arrêté en janvier 1939, puis condamné à six ans de prison.7
Ouwerx exploite l’affaire dans plusieurs brochures, dont Trois impostures en 1939. Le scandale individuel devient, dans son argumentation, la confirmation d’un système associant les juifs, la franc-maçonnerie et le socialisme. Schreiber étudie précisément cette extrapolation. Les faits reprochés à Imianitoff ne suffisent pas à établir le complot collectif qu’Ouwerx prétend y reconnaître.7
Des brochures qui désignent des personnes
En 1939 paraît Les Cagoulards démasqués, un répertoire des francs-maçons belges. Schreiber et Hasquin lui attribuent 1 670 noms, avec des indications de profession, d’adresse et de loge. Ce chiffre ne doit pas être confondu avec les 520 noms recensés dans la campagne de presse de 1938. La vérification sur l’édition originale demeure nécessaire, car d’autres publications donnent un total différent. Hasquin relève que des personnes mentionnées n’ont jamais été initiées ; Jimmy Koppen signale également des confusions dans la description des structures maçonniques.8
Le procédé s’étend en 1940 avec Les Précurseurs du communisme. D’après la lecture qu’en donne Julien Dohet, l’ouvrage comporte un exposé doctrinal suivi d’un répertoire de francs-maçons et de listes de responsables d’organisations décrites comme leurs satellites. Le corps enseignant de l’Université libre de Bruxelles y figure aussi. Ouwerx justifie cette publication par une mission de salut public et mobilise les Protocoles des sages de Sion, faux antisémite utilisé comme prétendue clef d’explication du monde.9
Ces livres portent son nom, mais leur rédaction ne lui revient pas nécessairement tout entière. La correspondance et les déclarations de Flament, étudiées par Koppen et Francis Balace, lui attribuent une part importante dans plusieurs brochures. Les revendications de Flament doivent être replacées dans ses conflits avec Ouwerx et dans ses démarches auprès des autorités allemandes. La collaboration éditoriale est documentée ; sa répartition exacte reste incertaine.10
Une Ligue sous tutelle allemande
L’Occupation modifie la portée de ces publications. Selon Koppen, les services allemands utilisent d’abord les listes parues dans La Libre Belgique, puis prennent contact avec Ouwerx à l’été 1940. En septembre, celui-ci et Flament participent à la création de la Ligue anti-maçonnique belge, « L’Épuration–De Bezem ». Ses statuts paraissent au Moniteur belge le 14 décembre 1940. Ouwerx en devient président et Flament secrétaire général. La Ligue entretient des relations suivies avec la Sipo-SD, appareil de police et de sécurité allemand.11
La Ligue dispose de locaux maçonniques réquisitionnés et publie des périodiques, dont Le Rempart et De Burcht. Son activité la plus visible est une exposition antimaçonnique organisée en 1941 dans les locaux du Grand Orient de Belgique, rue de Laeken à Bruxelles, puis présentée dans d’autres villes. La Propaganda-Abteilung en assure le financement et le contrôle. Les chiffres de fréquentation divergent selon les sources et les périmètres retenus ; ils ne constituent pas une mesure indépendante de l’adhésion des visiteurs aux thèses exposées.12
Cet intérêt initial ne se transforme pas en implantation durable. La Ligue rassemble environ 300 cotisants à la fin de 1941, selon Colignon. Elle se déchire, notamment après l’exclusion de Flament, et entretient des rapports conflictuels avec Rex. Un accord de coopération intervient en août 1942, mais les tentatives de relance échouent. La Sipo-SD finit par couper les subventions et impose la dissolution de l’organisation à l’été 1943.13
Les listes et la question des responsabilités
L’échec de la Ligue ne rend pas ses fichiers inoffensifs. Les travaux historiques établissent l’usage du répertoire d’Ouwerx par les services allemands et la transmission de noms à des relais collaborationnistes, notamment Cassandre et Rex. Les données rassemblées avant-guerre deviennent disponibles dans un contexte de répression. Ce passage d’une publication polémique à un renseignement utilisable par l’occupant constitue un effet documenté de son activité.14
La question du lien avec les assassinats de francs-maçons exige toutefois une appréciation plus précise. Koppen examine plusieurs meurtres commis en 1942-1943 et les rapproche des relations entre Rex et la Ligue, tout en laissant ouvertes certaines responsabilités. Colignon estime que des militants rexistes ont puisé dans les listes transmises par Ouwerx pour désigner des victimes. Le dossier disponible ne permet cependant pas de reconstituer, pour un assassinat déterminé, la chaîne allant d’une liste à une décision de tuer. Il n’établit pas davantage qu’Ouwerx ait personnellement commandité un meurtre.14
Arrêté à la Libération, Ouwerx meurt en détention en 1946 avant d’être jugé. Colignon donne la date du 13 juin ; un témoignage cité par Koppen situe sa mort en mars. L’acte de décès reste à retrouver. Il n’a donc fait l’objet d’aucune condamnation. Le procès ultérieur de ses coaccusés ne peut tenir lieu de jugement à son égard.15
Le parcours d’Ouwerx montre la fonction concrète que peut acquérir la désignation nominative. Une appartenance réelle ou supposée est d’abord présentée comme un indice de culpabilité collective. Les noms circulent ensuite entre la presse, les pamphlets et une organisation liée à l’occupant. Étudier ce mécanisme suppose de documenter les usages des listes et leurs effets, tout en réservant l’attribution d’un acte précis aux pièces qui permettent effectivement de l’établir.14
Notes
1. Colignon, A. (s. d.). Ouwerx Paul. Belgium WWII, CegeSoma/Archives de l’État. Consulté le 1er octobre 2026. Voir aussi Koppen, J. (2005). Passer en Davidster. VUBPRESS.
2. Colignon, A. (s. d.). Ouwerx Paul. Belgium WWII. Koppen, J. (2005). Passer en Davidster (p. 57). VUBPRESS. Musée royal de l’Armée. (s. d.). Inventaire 1914-1918, I, Personalia, notice 51.
3. Balace, F. (1987). La droite belge et l’aide à Franco. Revue belge d’histoire contemporaine, XVIII(3-4), 505–689, notamment p. 616 et note 214.
4. Schreiber, J.-P. (1993). Antisémitisme et antimaçonnisme : l’affaire Imianitoff. Dans A. Dierkens (dir.), Les courants antimaçonniques hier et aujourd’hui (p. 57–75, notamment p. 65). Éditions de l’Université de Bruxelles.
5. Hasquin, H. (1983). Les attaques contre la franc-maçonnerie en Belgique dans l’entre-deux-guerres. Dans H. Hasquin (dir.), Visages de la franc-maçonnerie belge du XVIIIe au XXe siècle (p. 283–296, notamment p. 293). Éditions de l’Université de Bruxelles. Lanneau, C. (2003). L’idole brisée : la droite belge francophone et la crise morale de la France (1934-1938). Revue belge d’histoire contemporaine, XXXIII(1-2), 177–214, notamment p. 195.
6. Hasquin, H. (1983). Les attaques contre la franc-maçonnerie en Belgique dans l’entre-deux-guerres (p. 293 et notes 36–38). Voir aussi Koppen, J. (2005). Passer en Davidster, chapitre 2.4.
7. Schreiber, J.-P. (1993). Antisémitisme et antimaçonnisme : l’affaire Imianitoff (p. 57–75, notamment p. 64–65 et notes 34, 47–49). Hasquin, H. (1983). Les attaques contre la franc-maçonnerie en Belgique dans l’entre-deux-guerres (p. 294).
8. Schreiber, J.-P. (1993). Antisémitisme et antimaçonnisme : l’affaire Imianitoff (note 50). Hasquin, H. (1983). Les attaques contre la franc-maçonnerie en Belgique dans l’entre-deux-guerres (p. 295). Koppen, J. (2005). Passer en Davidster (p. 83).
9. Dohet, J. (2015, avril–juin). Le temps de la délation. Aide-mémoire, 72. Territoires de la Mémoire. Analyse de l’ouvrage signé Ouwerx, Les Précurseurs du communisme (1940), rapportée dans le dossier fourni.
10. Koppen, J. (2005). Passer en Davidster (p. 49 et 92). Balace, F. (1987). La droite belge et l’aide à Franco (p. 622).
11. Koppen, J. (2005). Passer en Davidster (p. 84 et 91–97). Colignon, A. (s. d.). Ligue anti-maçonnique belge « L’Epuration–De Burcht ». Belgium WWII, CegeSoma/Archives de l’État. Consulté le 1er octobre 2026. Moniteur belge, 14 décembre 1940, annexes, acte 1329, cité par les travaux historiques.
12. Koppen, J. (2005). Passer en Davidster (p. 133–142). Colignon, A. (s. d.). Ligue anti-maçonnique belge « L’Epuration–De Burcht ». Belgium WWII.
13. Colignon, A. (s. d.). Ligue anti-maçonnique belge « L’Epuration–De Burcht ». Belgium WWII. Koppen, J. (2005). Passer en Davidster (p. 147–162 et 185–194).
14. Koppen, J. (2005). Passer en Davidster (p. 83–84, 162 et 209–211). Colignon, A. (s. d.). Ouwerx Paul ; Ligue anti-maçonnique belge « L’Epuration–De Burcht ». Belgium WWII. Les formulations causales des auteurs ne permettent pas, à elles seules, d’attribuer un assassinat précis à Ouwerx.
15. Colignon, A. (s. d.). Ouwerx Paul. Belgium WWII. Koppen, J. (2005). Passer en Davidster (p. 224–227). Le témoignage de Pieter Palmaerts rapporté par Koppen n’est pas une preuve de la date exacte ni des circonstances du décès.