Tout franc-maçon a vu ces gravures au moins une fois. Des scènes de réception en loge, riches en détails, qui ornent les ouvrages d’histoire maçonnique et les murs de nombreux temples. Elles datent du milieu du XVIIIe siècle. Ce que l’on sait moins, c’est qu’elles accompagnaient un texte hostile à la franc-maçonnerie. Leur auteur intellectuel, un certain « Léonard Gabanon », entendait ridiculiser les maçons. Il a échoué. Ses gravures sont devenues l’iconographie de référence de la maçonnerie des Lumières.
Derrière le pseudonyme se cache Louis-Antoine Travenol, violoniste à l’Opéra de Paris, polémiste de métier et adversaire de Voltaire devant les tribunaux. Pas un théologien. Pas un agent de l’Église. Un homme de plume et de querelles.
Ce que disent les sources
Les données biographiques sur Travenol sont lacunaires. Né à Paris, probablement en 1698 - d’autres sources avancent 1708 -, mort vers 1783. La notice d’autorité de l’IDREF (portail du SUDOC) le présente comme « violoniste à l’Opéra », auteur de compositions musicales et de pamphlets. La Library of Congress, qui conserve des pièces de son procès contre Voltaire, indique simplement : « Louis Travenol, -1783 ». Aucune date de naissance certaine.
Ce que l’on sait de manière plus assurée : il était musicien à l’Académie royale de musique. Son père Antoine y travaillait aussi. Le site musicologie.org précise qu’il participa à la querelle des Bouffons (1753-1754), s’opposant à Rousseau, et qu’il quitta l’Opéra en 1758 pour raisons de santé. Il aurait contribué à la rédaction de l’Histoire de l’Opéra de Durey de Noinville.
En clair : Travenol n’était ni un théologien, ni un théoricien du complot. C’était un polémiste du monde parisien, familier des salons et des querelles littéraires. C’est dans ce contexte qu’il faut situer son incursion antimaçonnique.
Deux titres, un même projet
L’œuvre antimaçonnique de Travenol se déploie en deux temps. Il convient de les distinguer, car la confusion règne dans de nombreuses sources.
Le premier ouvrage, le Catéchisme des francs-maçons, paraît vers 1740 sous le pseudonyme de Léonard Gabanon. Structuré en dialogue entre un maître et un disciple, il constitue l’une des toutes premières divulgations françaises des rituels maçonniques. Particularité notable : il révèle pour la première fois le grade de Maître et reproduit les tableaux de loge (trestle boards). L’exemplaire original est conservé à la Bibliothèque du Grand Orient de France (fonds Ancien, n° 6286).
Le second, La Désolation des entrepreneurs modernes du temple de Jérusalem, ou Nouveau catéchisme des francs-maçons, paraît en 1744. Version considérablement augmentée du premier : origines de l’Ordre, organisation, symbolisme de la réception aux trois grades, catéchismes. 150 pages, plus 36 de compléments. Les gravures désormais célèbres l’accompagnent. Troisième édition, « revue, corrigée et augmentée », en 1748.
Précision nécessaire : le Catéchisme de 1740 et la Désolation de 1744 ne sont pas deux ouvrages distincts. Le second est une réédition étoffée du premier. Plusieurs sites et catalogues les confondent ou inversent leurs dates. L’historien Pierre-Yves Beaurepaire, dans ses travaux sur les échanges savants franco-allemands au XVIIIe siècle, date le Catéchisme de 1744 et l’attribue à « Claude Gabanon », n prénom que la plupart des autres sources donnent comme « Léonard ».
Profane curieux ou faux initié ?
La question mérite d’être posée avec prudence. Le document du GODF décrit Travenol comme ayant « révélé » les mystères de l’Ordre.
Hervé Hoint-Lecoq, dans Franc-Maçonnerie Magazine (n° 48, 2016), propose une hypothèse plus nuancée. À la lecture des commentaires de Travenol sur le grade de Maître, celui-ci semble avoir été un profane qui s’est fait passer pour apprenti, recueillant des indiscrétions auprès de frères plus avancés. L’hypothèse explique à la fois la précision des descriptions pour les grades inférieurs et les approximations concernant la maîtrise. Le site ORAEDES affirme que Travenol était « lui-même initié », mais sans document d’archives à l’appui.
Il ne s’agissait de toute façon pas d’une « infiltration » au sens moderne. Ni espionnage organisé, ni mission commandée. Son accès aux milieux maçonniques s’explique par sa position de musicien à l’Opéra, lieu de sociabilité aristocratique où l’on croisait aisément des francs-maçons.
Les ressorts d’une hostilité
Pourquoi Travenol s’en est-il pris à la franc-maçonnerie ? La dédicace, adressée au « beau sexe », fournit un premier indice. Travenol présente sa divulgation comme une vengeance galante contre l’exclusion des femmes des loges. Il veut « venger » le « sexe enchanteur » de « l’injure » que les francs-maçons leur font en les bannissant de leur société.
Mais cette posture ne doit pas faire écran. Travenol dénonce ce qu’il perçoit comme une « anglomanie » perverse : la franc-maçonnerie, importée d’Angleterre, lui paraît étrangère au génie français. Il qualifie les tenues d’« orgies solennelles », réduit les rituels à de pures « momeries ». Rhétorique de la dérision, plus que de l’argumentation.
Dans la troisième édition (1748), le ton se durcit. Le serment maçonnique y est jugé « vain et criminel ». Cette critique rejoint une préoccupation plus large de l’époque : la même année, les docteurs de la Sorbonne concluent à l’illégitimité du serment maçonnique, en raison de la menace de mort contenue dans la formule rituelle.
Il serait excessif de faire de Travenol un idéologue antimaçonnique au sens où l’abbé Barruel le sera un demi-siècle plus tard. Son approche relève de la satire mondaine, pas de la théorie du complot. Il cherche à ridiculiser, non à démontrer l’existence d’une conspiration.
Les gravures. Le diable est dans les détails
L’aspect le plus durable de l’héritage Travenol tient paradoxalement à ce qui devait servir d’arme contre la maçonnerie : les gravures.
Assemblée de francs-maçons pour la réception des apprentifs (gallica.bnf.fr]
Réalisées par le graveur Jacques-Philippe Le Bas, éditées chez J. Chereau, reproduites à Augsbourg par Martin Engelbrecht, ces estampes en taille-douce représentent les cérémonies de réception aux trois grades avec un luxe de détails remarquable. Elles sont dédiées au « très galant, très sincère et très véridique Frère profane Léonard Gabanon, auteur du Catéchisme des Francs-Maçons ».
L’intention satirique est inscrite dans les détails. Hoint-Lecoq a repéré : un frère qui se cure le nez, un Vénérable en chaire utilisant un agenouilloir d’église en guise de plateau, des frères débraillés les mains dans les poches ou à d’autres endroits peu protocolaires. Le diable est bien dans les détails. La série complète (sept gravures) est consultable sur le site de la bibliothèque municipale de Lisieux.
Et voici le paradoxe : malgré cette intention moqueuse, les gravures furent adoptées par les maçons eux-mêmes comme une iconographie fidèle de leurs cérémonies. La précision l’emporte sur la caricature. Aujourd’hui encore, ces estampes comptent parmi les documents visuels les plus reproduits de la maçonnerie du XVIIIe siècle. Deux exemplaires complets seulement sont recensés dans les bibliothèques publiques : à la BnF et à Lisieux.
Dans le flot des divulgations
Pour mesurer l’impact réel de Travenol, il faut le resituer dans le contexte éditorial de son époque. Les années 1740 voient une explosion de publications sur la franc-maçonnerie. En Angleterre, la Masonry Dissected de Samuel Prichard (1730) a ouvert la voie. En France, la première divulgation en langue française, La réception d’un frey-maçon, date de 1738. La bulle papale In Eminenti (1738) de Clément XII amplifie la curiosité publique.
L’ouvrage de Travenol s’insère dans une série : Le Secret des Francs-Maçons de l’abbé Pérau (1742), Le Parfait Maçon (1744), Le Sceau rompu (1745), Les Francs-maçons écrasés de l’abbé Larudan (1747). En 1745, un compilateur anonyme fusionne Pérau et Travenol pour constituer L’Ordre des francs-maçons trahi et le Secret des Mopses révélé. Selon Larudan : sept éditions en moins de quatre mois, quatre traductions. L’un des plus grands succès de librairie de l’époque.
Les plans de loge de cette compilation sont directement tirés de l’ouvrage de Gabanon, comme le souligne le site ORAEDES. Par ce biais, le travail de Travenol atteint une diffusion européenne, porté par les réseaux de libraires franco-allemands étudiés par Beaurepaire.
Un antimaçon malgré lui
L’histoire de Travenol illustre un paradoxe récurrent de l’antimaçonnisme, comme nous le rappelions dans L’antimaçonnisme actuel (2014) : la dénonciation finit souvent par servir la cause qu’elle prétend combattre.
Travenol lui-même l’a admis. Dès la troisième édition de son Catéchisme, il reconnaît que, loin de nuire aux francs-maçons, son ouvrage a contribué à leur prosélytisme. Le mécanisme est celui que décrit la BnF dans son exposition sur la franc-maçonnerie : la curiosité du public, loin d’être satisfaite par les divulgations, est nourrie par elles.
Cet aveu d’échec est peut-être sa contribution la plus précieuse. Il montre que, dès les origines, la stratégie de la « révélation des secrets » était vouée à l’échec : en dévoilant des rituels, on ne détruit pas leur attrait. On l’amplifie.
Travenol n’était pas Barruel. Il n’a pas théorisé le « complot maçonnique » qui allait empoisonner les deux siècles suivants. Il n’était pas non plus Léo Taxil, dont la mystification (1885-1897) porterait l’antimaçonnisme à des sommets de ridicule. Travenol était un satiriste de talent qui, en voulant moquer les francs-maçons, a produit l’un des témoignages les plus fidèles de leurs pratiques rituelles. Les gravures Gabanon en sont la preuve : conçues pour ridiculiser, elles sont devenues le visage même de la maçonnerie des Lumières.
En 1745, un compilateur anonyme fusionne le Secret des Francs-Maçons de Pérau et le Catéchisme de Travenol en un seul volume : L’Ordre des francs-maçons trahi et le Secret des Mopses révélé. Les plans de loge sont directement tirés de Gabanon. Sept éditions en quatre mois, quatre traductions. Ce n’est plus Travenol qui circule : c’est sa matière, recyclée, amplifiée, européanisée par les réseaux de libraires que Pierre-Yves Beaurepaire a étudiés. Le phénomène préfigure ce que l’on observe aujourd’hui avec les compilations numériques : le contenu se détache de son auteur et vit sa propre vie.
Repères bibliographiques
Sources primaires
Gabanon (Léonard) [Louis-Antoine Travenol], Catéchisme des francs-maçons, s.l., vers 1740 (61 p.). Bibliothèque du GODF, fonds Ancien, n° 6286.
Gabanon (Léonard), La Désolation des entrepreneurs modernes du temple de Jérusalem, ou Nouveau catéchisme des francs-maçons, 1744 (150 p. + 36 p.).
Gabanon (Léonard), Nouveau catéchisme des francs-maçons, 3e éd. revue, corrigée et augmentée, 1748. Gallica (BnF).
Le Bas (Jacques-Philippe), Assemblée des Francs-Maçons [suite de 7 gravures], circa 1740. BnF ; BM Lisieux.
Travenol (Louis), Mémoire signifié… contre le sieur Arrouet de Voltaire, Paris, Impr. Bullot, 1746. Library of Congress, Music Division.
Études et analyses
Beaune (Henri), Voltaire contre Travenol, 1869.
Beaurepaire (Pierre-Yves), L’Europe des francs-maçons (XVIIIe-XXIe siècles), Belin, 2002.
Beaurepaire (Pierre-Yves), « Libraires, francs-maçons et huguenots », in Les échanges savants franco-allemands au XVIIIe siècle, PUR, 2022.
Hoint-Lecoq (Hervé), « La plus célèbre gravure maçonnique est… antimaçonnique », Franc-Maçonnerie Magazine, n° 48, 2016.
Ligou (Daniel), Dictionnaire de la franc-maçonnerie, PUF, 2006.
BnF, exposition « La Franc-maçonnerie » — dossier « L’antimaçonnisme » (en ligne).
IDREF/SUDOC, notice d’autorité : Travenol, Louis (1698?-1780?).
Musicologie.org : notice biographique « Travenol Louis Antoine (1698-1783) ».
Bibliothèque numérique du GODF : notice « Nouveau catéchisme des francs-maçons par Louis Travenol, 1748 ».