Sur une prairie de la Beauce, le dimanche de Pentecôte 2023, un prêtre en soutane harangue seize mille pèlerins. Il énumère ses ennemis : communistes, mondialistes, wokistes, libéraux, progressistes, athées, hérétiques, schismatiques, socialistes de droite comme de gauche. Entre les communistes et les mondialistes, il glisse les francs-maçons1. La scène se déroule au pèlerinage de Notre-Dame-de-Chrétienté, à Chartres, organisé chaque année depuis quarante ans. Le prêtre s’appelle Matthieu Raffray. En quelques années, il est devenu l’un des visages les plus suivis du catholicisme identitaire francophone.
Abbé Matthieu Raffray (création numérique Jiri Pragman)
Du séminaire à Instagram
Né le 16 avril 1979 en Bretagne, troisième d’une fratrie de neuf enfants, Matthieu Raffray grandit dans une famille de fidèles de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X – son père, informaticien, est breton ; sa mère, diplomate, est d’origine mexicaine2. Après un DEA de mathématiques obtenu à l’université de Jussieu en 2002, il entre au séminaire et reçoit l’ordination sacerdotale en 2009, pour l’Institut du Bon-Pasteur, communauté traditionaliste de droit pontifical fondée en 20063. En 2015, il soutient à la Sorbonne une thèse de philosophie médiévale consacrée à la métaphysique de la relation chez Thomas d’Aquin et Albert le Grand, intitulée De Relativis3. Il enseigne aujourd’hui la philosophie et la théologie à l’Angelicum – l’université pontificale Saint-Thomas-d’Aquin de Rome – ainsi qu’au séminaire de Courtalain4.
Le tournant numérique date de 2020-2021. L’abbé Raffray ouvre un compte Instagram, moins par stratégie pastorale que par besoin personnel de respirer, au sortir de tensions internes à sa communauté1. Il s’associe vite à plusieurs figures de l’influence catholique identitaire – Baptiste Marchais, Papacito, Christopher Lannes – avec lesquelles il forge un mot-dièse devenu slogan : « Bagarre, bagarre, prière »3. À l’été 2021, il participe aux manifestations contre le passe sanitaire animées par Florian Philippot. En 2022, il affiche son soutien à la candidature présidentielle d’Éric Zemmour. Il organise par ailleurs des stages de formation à une masculinité catholique, adossés à la doctrine de Thérèse d’Avila3.
Ce maillage identitaire passe aussi par Academia Christiana, institut de formation philosophique, spirituelle et politique fondé en 2013, qui revendique transmettre à un public jeune des clés de lecture du monde contemporain sans « ligne idéologique gravée dans le marbre »5. L’abbé Raffray y intervient à plusieurs reprises – conférence sur « l’esclavage technologique » lors de l’université d’été 2021, sur la notion de beauté chez Platon et Thomas d’Aquin en 20235. Le site de veille antifasciste La Horde qualifie Academia Christiana de structure nationale-catholique vouée à la formation de jeunes nationalistes, et rapporte qu’une partie de ses sessions s’est tenue dans des établissements liés à la Fraternité Sacerdotale Saint-Pierre ou aux mouvances identitaires – une qualification qui n’engage que cette source6.
L’audience suit. Soixante-quatorze mille abonnés Instagram en mai 20241, cent mille abonnés toutes plateformes confondues le même mois selon Le Journal du Dimanche8, cent soixante-huit mille sur Instagram et soixante-neuf mille sur TikTok à l’été 20257. La croissance s’accompagne de polémiques assumées – « j’aime bien le côté provoc’, les choses qui font du bruit », confie-t-il à Belgicatho1. En mars 2024, des propos sur l’homosexualité, présentée comme une simple tendance relevant du péché, lui valent un signalement de la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT au procureur de la République, après une critique publique de la ministre Aurore Bergé. La procédure est classée sans suite8.
La production éditoriale suit la même bascule, de l’académique vers le grand public. Actus essendi. Saint Thomas d’Aquin et ses interprètes (2019) relève d’un travail collectif de philosophie thomiste publié chez Parole et Silence ; Quelle pastorale après Vatican II ? Éléments pour une critique constructive (2020, Via Romana) s’adresse à un lectorat catholique averti3. Le plus grand des combats (2023), long entretien avec Pierre Saint-Servant paru aux Éditions du Verbe Haut et présenté lors de la fête du livre de Renaissance Catholique, change de registre : format d’entretien, ton de mobilisation, visant explicitement « une jeunesse ballottée par l’époque »9.
Un antimaçonnisme canonique, pas conspirationniste
La franc-maçonnerie occupe, dans cette production, une place récurrente sans être centrale. Le 15 novembre 2023, l’abbé Raffray cite une publication de Vatican News rappelant l’interdiction faite aux catholiques d’adhérer à une obédience maçonnique, et y ajoute son propre commentaire : la franc-maçonnerie y est désignée comme l’un des « principaux ennemis de l’Église »10, accusée de relativisme doctrinal, de goût pour l’occultisme et d’un humanisme jugé fallacieux.