LIVRE. Avant l’écriture. Signes, figures, paroles

Rédigé le 03/03/2026
Masonica Littéraire

Voyage aux sources de l’imagination



Avec Avant l’écriture, Silvia Ferrara propose moins une « histoire de l’écriture » qu’une enquête sur ce qui la précède : ce moment où l’humanité commence à faire signe, à fabriquer des formes capables de survivre à l’instant, à déposer dans la matière une intention – et, déjà, une adresse. Professeure de philologie (égéenne/mycénienne) à l’Université de Bologne, Ferrara s’appuie sur son terrain d’expertise – les systèmes graphiques anciens – pour remonter plus loin encore, vers les gestes proto-graphiques : empreintes, incisions, figures, marques, assemblages, autant de tentatives d’inscription avant la lettre.

Le livre avance par stations et par questions. Ferrara traverse des sites très différents – grottes ornées, parois gravées, dispositifs monumentaux – et refuse la tentation du récit linéaire (« on part de l’image, on arrive à l’alphabet »). À chaque étape, elle revient au même faisceau d’interrogations : qu’est-ce qu’un signe ? Quand cesse-t-on de représenter pour commencer à signifier ? À partir de quel seuil une trace devient-elle message, code, mémoire partagée ? Et, surtout, à qui ces formes étaient-elles destinées : au groupe, aux absents, aux morts, aux puissances, au territoire ? Le propos se tient dans cette zone où l’archéologie rencontre la théorie du langage : les objets sont là, mais le sens n’est pas donné.

Le fil directeur est celui du « saut » vers l’abstraction : non pas une rupture miraculeuse, mais une série de déplacements graduels qui transforment un geste (marquer, rythmer, compter, protéger) en système de signification. Cette idée évite deux écueils fréquents : l’illusion d’une origine unique (l’écriture comme invention localisée et datable une fois pour toutes) et l’anachronisme (projeter nos catégories de « texte », « art », « information » sur des sociétés qui n’organisaient pas nécessairement les signes comme nous). Sur ce point, Ferrara est prudente : elle travaille avec l’incertitude, et rappelle que certaines graphies anciennes demeurent indéchiffrées — et le resteront peut-être.

L’intérêt de l’essai tient aussi à son amplitude géographique et mentale : les mêmes problèmes – la transmission, la mémoire, la stabilisation des formes, la reconnaissance par un collectif – se posent dans des environnements radicalement différents. L’autrice donne ainsi à voir une humanité qui expérimente, tente, répète, abandonne, recommence. L’écriture apparaît non comme une marche triomphale, mais comme une solution parmi d’autres à une question plus vaste : comment fabriquer du sens partageable, durable et transportable ?

Sur le plan stylistique, le texte reste accessible, narratif, sans sacrifier l’exigence. La traduction de Jacques Dalarun conserve ce mouvement : une écriture qui observe, compare et propose, sans clore les débats. L’ouvrage a d’ailleurs été distingué par le Prix de la Fondation Martine Aublet 2023, ce qui souligne sa capacité à conjuguer recherche, récit et portée anthropologique. 



  • Titre : Avant l’écriture. Signes, figures, paroles
  • Sous-titre : Voyage aux sources de l’imagination
  • Autrice : Silvia Ferrara
  • Traduction : Jacques Dalarun (traduit de l’italien)
  • Éditeur : Éditions du Seuil
  • Parution : 2023
  • Pagination : 304 pages