En 1869, un gentilhomme catholique de Coulommiers publie chez Plon un volume de 568 pages intitulé Le Juif, le judaïsme et la judaïsation des peuples chrétiens. Le livre reçoit la bénédiction du pape Pie IX. Cinquante ans plus tard, Alfred Rosenberg en édite la première traduction allemande. Entre-temps, Édouard Drumont s’en réclame explicitement dans La France juive. L’abbé Ernest Jouin en fait un pilier de sa propagande. Henri-Roger Gougenot des Mousseaux (1805-1876) n’est pas un nom que l’antimaçonnisme contemporain cite volontiers – mais c’est l’un des siens.
Un légitimiste retiré du monde
Henri-Roger Gougenot des Mousseaux naît à Coulommiers (Seine-et-Marne) en 1805, dans une famille de la noblesse de robe. Orphelin alors qu’il est encore mineur, il succède à son père comme gentilhomme à la chambre du roi Charles X. Catholique, ultramontain, anti-libéral : le portrait est complet dès les années 1820.
Gougenot des Mousseaux (création numérique Jiri Pragman)
Les journées de juillet 1830 le décident. Il refuse de se rallier à la monarchie orléaniste, se range du côté des légitimistes et se retire sur ses terres de Coulommiers. Dès lors, il voyage, apprend plusieurs langues et se consacre à l’étude de ce qu’il nomme la « vie surnaturelle diabolique » – c’est-à-dire à la démonologie, à l’ésotérisme et à l’histoire des pratiques magiques, dans la lignée des travaux du marquis Jules Eudes de Mirville.
Il publie d’abord plusieurs volumes sur la magie – La magie au dix-neuvième siècle (1860), Les hauts phénomènes de la magie (1864), Les médiateurs et les moyens de la magie (1863) – qui établissent sa réputation dans les cercles catholiques intransigeants. Ce sont des ouvrages de démonstration : les phénomènes surnaturels existent, ils ont une origine démoniaque, et la modernité libérale leur a ouvert les portes. Le raisonnement est circulaire, mais la documentation est abondante.
La matrice de 1869
En 1869, Gougenot des Mousseaux change de registre. Le Juif, le judaïsme et la judaïsation des peuples chrétiens n’est plus un traité de démonologie – ou pas seulement. C’est une thèse politique : le judaïsme est l’origine et le fondement de la franc-maçonnerie ; les deux conspirèrent ensemble pour détruire le monde chrétien en manipulant les idéaux des Lumières et en orchestrant la Révolution française.
