Une photographie, quelques cercles et un mot hébreu suffisent à construire une histoire. Sur X, le compte « B.Y. adel » affirme que la Couronne d’épines de Notre-Dame de Paris aurait été « enfermée dans un cercle de Kabbale juive par les Judéo-Maçons après l’incendie de Notre Dame ». Le message accompagne un montage associant le nouveau reliquaire, deux diagrammes ésotériques et une photographie du pape Léon XIV devant la relique.
Le rapprochement est spectaculaire. Sa démonstration l’est beaucoup moins. Le pape a bien prié devant la Couronne d’épines lors de sa visite à Notre-Dame, le 25 septembre 2026.[1] La cathédrale annonçait ce jour-là une ostension de la relique.[2] Dans le vocabulaire liturgique, l’ostension désigne la présentation solennelle d’une relique à la vue et à la vénération des fidèles.
La Couronne n’est donc pas « enfermée » dans les cercles dorés visibles sur les photographies. Elle y est placée lorsqu’elle est exposée. Le reste du temps, elle est conservée dans un coffre-fort sécurisé dissimulé dans la base du reliquaire.[3] Le montage contient lui-même l’image qui permet de le constater : devant Léon XIV, la Couronne a été sortie de son emplacement.
Douze cercles à Notre-Dame
Le reliquaire a bien été créé après l’incendie du 15 avril 2019. Sa conception n’a cependant rien de clandestin. Elle a été confiée par le diocèse de Paris au designer et architecte Sylvain Dubuisson. Le projet était présenté publiquement dès 2023.
La châsse installée dans la chapelle axiale se présente comme un grand retable de bois de cèdre. Elle emprunte, selon son concepteur et le diocèse, à la tradition orientale de l’iconostase, Constantinople ayant conservé la Couronne avant son acquisition par Louis IX. En son centre, une demi-sphère bleue se détache d’une « auréole de douze cercles concentriques » garnis de cabochons de verre sur fond d’or.[3]
La fabrication a été confiée aux Ateliers Saint-Jacques et à la Fonderie de Coubertin pour le bois, la pierre et le métal, et au maître verrier Olivier Juteau pour les cabochons.[4]
Dans les documents consacrés à la commande, à la conception et à la fabrication consultés pour cet article, aucune référence à la Kabbale ou à la franc-maçonnerie n’apparaît. C’est donc ailleurs que le montage va chercher son explication.
Une « Kabbale juive » qui est chrétienne
Le premier diagramme reproduit est intitulé « Tableau figuratif de la Sphère de Dieu (mondes de l’émanation) ». Sa provenance peut être identifiée. Il est extrait du Discours sur le mystère du Royaume de Dieu de Gabriel Huan, auteur spirituel français de la première moitié du XXᵉ siècle dont la biographie reste mal documentée.
La source réserve une surprise. Le tableau appartient à une partie explicitement intitulée « Notions élémentaires de Kabbale Chrétienne ». Les chapitres suivants traitent de Lucifer, de la chute de l’Homme, de « l’incarnation du Verbe et la Rédemption de l’Homme », avant une deuxième partie consacrée à « La Révélation du Christ ».[5]
Le document présenté dans le montage comme indice d’une « Kabbale juive » appartient donc explicitement à la Kabbale chrétienne. La distinction n’est pas anecdotique. À partir de la Renaissance, des intellectuels chrétiens se sont approprié des textes et des notions de la mystique juive pour les réinterpréter dans un cadre chrétien. Pic de la Mirandole joue un rôle fondateur à la fin du XVᵉ siècle ; Johannes Reuchlin poursuit cette entreprise avec De verbo mirifico en 1494 puis De arte cabalistica en 1517.[6] Il s’agit bien d’un emprunt à la Kabbale juive, mais transformé afin d’y chercher notamment des confirmations de la christologie chrétienne.
Un diagramme numérique contemporain
Le second schéma du montage est lui aussi identifiable. Il provient du site Astra Trainer, dans une page pédagogique consacrée à Keter. Son apparence est déterminante : des cercles concentriques représentent les différents niveaux allant d’Ain, Ain Soph et Ain Soph Aur jusqu’aux dix sefirot, de Keter à Malkhout. Mais cette image particulière n’est pas une ancienne planche kabbalistique retrouvée dans un manuscrit ou un traité d’occultisme. C’est un graphique numérique contemporain utilisé par Astra Trainer pour expliquer ces notions.[7]
Il faut ici distinguer le contenu de sa représentation. Les concepts sont anciens. Keter appartient bien à la Kabbale juive et signifie « couronne ». Les notions kabbalistiques ont ensuite connu différentes réinterprétations chrétiennes puis occultistes et hermétiques en Occident. La forme graphique particulière choisie par Astra Trainer est, elle, contemporaine. Aucune source vérifiée ne permet à ce stade d’attribuer ce dessin en cercles concentriques à Robert Fludd, Athanasius Kircher, Éliphas Lévi ou à la Golden Dawn.
La comparaison proposée sur X repose donc sur un renversement intéressant : le reliquaire de Notre-Dame n’est pas confronté à un modèle kabbalistique ancien dont il reproduirait manifestement la forme. Il est rapproché d’une visualisation numérique moderne, dont la disposition en cercles concentriques favorise précisément la ressemblance.
De la ressemblance à la filiation
Reste l’argument le plus séduisant : Keter signifie « couronne ». Astra Trainer le rappelle lui-même : Keter est la première sefira, située au sommet de l’Arbre de Vie.[7] Il existe donc bien une Couronne à Notre-Dame et une « Couronne » dans le vocabulaire kabbalistique. Mais cette coïncidence lexicale ne dit rien de la genèse du reliquaire.
Pour établir une influence de Keter sur Sylvain Dubuisson, il faudrait la retrouver dans une déclaration du concepteur, ses esquisses, les documents de la commande ou une source relative à l’élaboration du projet. Les sources consultées ne fournissent aucun de ces éléments. Elles mentionnent en revanche l’iconostase, le bois de cèdre associé à la Croix, les épines de bronze, la lumière, l’auréole et la volonté de diriger le regard vers la relique.[3][4]
Le raisonnement du montage procède autrement. Une couronne chrétienne se trouve au centre de cercles. Un graphique consacré à Keter, « couronne » en hébreu, comporte également des cercles. La ressemblance devient indice ; l’indice devient filiation.
La formule « Judéo-Maçons » achève la construction. Elle reprend un motif ancien du répertoire antimaçonnique et antisémite, celui d’une puissance occulte associant Juifs et francs-maçons. Dans le cas présent, aucune appartenance maçonnique du concepteur ou des fabricants n’est documentée, pas plus qu’une intervention d’une organisation maçonnique.
Le montage fonctionne ainsi par accumulation d’éléments authentiques : le pape a prié devant la Couronne ; le reliquaire comporte douze cercles ; Keter signifie « couronne » ; la Kabbale utilise une cosmologie de l’émanation ; le reliquaire actuel a été installé après l’incendie. Aucun de ces faits n’établit le lien annoncé.
Plus révélateur encore, les deux diagrammes censés conforter la démonstration ne sont pas de même nature. L’un provient d’un exposé explicitement consacré à la Kabbale chrétienne. L’autre est une visualisation pédagogique numérique contemporaine de notions issues de la Kabbale et de leurs réinterprétations.
La ressemblance des cercles est réelle. L’existence d’un « cercle de Kabbale juive » autour de la Couronne d’épines ne l’est, à ce jour, dans aucune des sources documentant le reliquaire.
Notes
[1] Vatican. (2026, 25 septembre). Voyage apostolique en France : célébration des vêpres avec les évêques, les prêtres, les diacres, les personnes consacrées et les séminaristes. Cathédrale Notre-Dame de Paris. https://www.vatican.va/
[2] Cathédrale Notre-Dame de Paris. (2026, 25 septembre). Programme du jour. Ostension de la Couronne d’Épines. https://www.notredamedeparis.fr/
[3] Diocèse de Paris. (2024). Dossier de presse « L’Atelier de Notre-Dame ». Description du reliquaire, de l’iconostase, des douze cercles concentriques et du dispositif de conservation. https://dioceseparis.fr/dossier-de-presse-l-atelier-de.html
[4] Ministère de la Culture. (2024, 2 décembre). Spécial Notre-Dame (6/6) : un aménagement intérieur entre modernité et simplicité. https://www.culture.gouv.fr/
[5] Huan, G. (s. d.). Discours sur le mystère du Royaume de Dieu. Partie « Notions élémentaires de Kabbale Chrétienne ». Reproduction numérique : https://www.livres-mystiques.com/partieTEXTES/Huan/Discoursur/table.html
[6] Stanford Encyclopedia of Philosophy. Giovanni Pico della Mirandola ; voir également les travaux de référence sur la Christian Kabbalah et Johannes Reuchlin.
[7] Astra Trainer. (2026). Keter. Page pédagogique comportant le diagramme contemporain en cercles concentriques. https://astratrainer.com/fr/pages/sephirot/keter?hl=fr-BE
