Georges Virebeau n’est pas un auteur oublié qu’il faudrait distinguer d’Henry Coston. C’est l’un de ses pseudonymes. Une signature employée dès 1937, puis réutilisée pendant plus d’un demi-siècle pour des textes antisémites, antimaçonniques, pétainistes ou conspirationnistes. L’histoire de ce nom de plume éclaire moins une identité cachée qu’une stratégie éditoriale durable.
Une signature née avant l’Occupation
Henri Georges Coston, dit Henry Coston, naît à Paris le 20 décembre 1910 et meurt à Caen le 26 juillet 2001. Journaliste, éditeur et militant d’extrême droite, il multiplie les titres de presse, les structures éditoriales et les noms de plume. La Bibliothèque nationale de France rattache sans ambiguïté l’identité « Georges Virebeau » à Coston. Elle recense sous cette signature une brochure publiée à Alger en 1937 : Algerusalem, l’Algérie, terre juive. Leçons d’histoire algérienne d’un rabbin à son fils.¹
Cette date oblige à corriger une chronologie souvent répétée. Virebeau n’apparaît pas en 1942, dans le seul contexte de la propagande antimaçonnique de l’Occupation. Le pseudonyme est attesté cinq ans plus tôt. Il sert dès l’origine à diffuser des textes antisémites. Les Juifs et leurs crimes paraît en 1938. Une autre brochure, étudiée par Sophie Cœuré et Frédéric Monier, exploite l’assassinat du président Paul Doumer pour imposer une lecture antisémite du crime.²
Henri (Henry) Coston dit Georges Virebeau (création numérique Jiri Pragman)
Le nom de Virebeau ne correspond donc pas à un compartiment bien délimité de l’œuvre de Coston. Il fonctionne comme une seconde identité éditoriale, assez stable pour être reconnue par les catalogues, mais suffisamment souple pour accueillir des genres et des thèmes différents.
La propagande antimaçonnique en actes
Sous l’Occupation, l’antimaçonnisme de Coston dépasse le cadre de la polémique imprimée. Le 1er avril 1941, il fonde, avec l’appui allemand, le Centre d’action et de documentation antimaçonnique. L’organisme s’installe dans les locaux parisiens réquisitionnés de la Grande Loge de France. Il rassemble des renseignements, constitue des fichiers et publie un Bulletin d’information antimaçonnique. Jean-Marc Berlière rappelle toutefois que l’ampleur exacte de son rôle dans la répression reste difficile à établir : Coston détruit les archives du Centre avant sa fuite, en août 1944.³
C’est dans cet environnement que paraît Du sang sur la cité ! Les complicités judéo-maçonniques dans la révolution rouge d’Espagne. Le titre condense déjà une méthode appelée à durer : désigner des « complicités », rapprocher des événements éloignés et les inscrire dans l’action supposée d’un pouvoir clandestin. L’antimaçonnisme n’y constitue pas une hostilité isolée. Il s’agrège à l’antisémitisme, à l’anticommunisme et à la dénonciation d’élites présentées comme secrètement coordonnées.
La signature Virebeau accueille pourtant aussi L’Affaire Dargence, un roman policier publié en 1943 et inspiré de l’affaire Stavisky. Ce détour par la fiction confirme que Coston ne réserve pas ce pseudonyme à un seul registre religieux ou occultiste.
Après la Libération, une continuité adaptée
Arrêté en Autriche en octobre 1946, Coston est condamné aux travaux forcés en 1947 pour son engagement collaborationniste. Il bénéficie en 1951 d’une grâce pour raisons médicales. Les sources consultées ne permettent pas de retenir avec certitude la mention d’une seconde grâce en 1955. La condamnation, par ailleurs, ne vise ni l’existence du pseudonyme ni indistinctement chacun des ouvrages publiés sous ce nom.⁴
Après sa libération, Coston reprend ses activités. La Librairie française, fondée par son épouse Gilberte en 1952, lui fournit un nouvel outil éditorial. Il participe ensuite, en 1957, à la création de Lectures françaises. Le vocabulaire se transforme, les objets se déplacent, mais les matrices idéologiques demeurent. Olivier Dard a montré cette permanence de l’antisémitisme costonien derrière les adaptations lexicales et thématiques de l’après-guerre.⁵
En 1958, Georges Virebeau signe Les Mystères de la Franc-Maçonnerie, ultérieurement réédité sous le titre Les Mystères des Francs-Maçons. Suivent notamment Pétain toujours présent, avec Jacques Isorni, en 1964 ; Les Papes et la Franc-Maçonnerie en 1977 ; Prélats et Francs-Maçons en 1978 ; puis … Mais qui gouverne l’Amérique ? en 1991. Le pseudonyme est également associé à l’ouvrage collectif Infiltrations ennemies dans l’Église, avec Jacques Bordiot, Édith Delamare, Gilles de Couessin et Léon de Poncins.⁶
Le scénario des forces cachées
D’un livre à l’autre, les mêmes cadres reviennent : les « mystères », les « infiltrations », les « complicités » et la question de savoir qui gouvernerait réellement. Le procédé consiste à transformer des faits hétérogènes en indices convergents. Juifs, francs-maçons, responsables catholiques, élites politiques et organisations internationales sont introduits dans une même causalité clandestine.
L’accumulation de noms, de références et de détails donne à ces textes l’apparence de l’enquête. Mais la conclusion précède la démonstration : les documents sélectionnés sont ordonnés pour confirmer l’existence d’un réseau occulte déjà posé comme explication. Cette mécanique relève du conspirationnisme de fusion. Plusieurs récits hostiles sont réunis dans une vision globale où tout finit par se répondre.⁷
Les ouvrages et fichiers de Coston ont circulé durablement dans les milieux d’extrême droite. Des proximités de méthode peuvent être observées avec Yann Moncomble, puis Emmanuel Ratier. Les rééditions proposées aujourd’hui par des librairies militantes attestent une persistance de la circulation ; elles ne suffisent pas à établir l’influence exacte de chaque ouvrage.⁸
Un corpus encore à inventorier
Georges Virebeau ne masque pas seulement Henry Coston. Le pseudonyme permet de suivre la continuité d’une production qui traverse l’avant-guerre, l’Occupation et les recompositions de l’extrême droite après 1945. Il révèle également la porosité des registres : brochure militante, propagande, essai antimaçonnique, compilation documentaire, texte pétainiste ou roman policier.
La bibliographie disponible reste sélective. Certaines brochures sont non datées, les tirages sont rarement établis et les catalogues ne suffisent pas toujours à distinguer première édition, réédition et changement de titre. Un inventaire définitif demanderait la consultation des exemplaires, des fonds d’archives et des collections de périodiques. Les sources les plus solides permettent néanmoins de fixer trois points : la signature est attestée dès 1937 ; elle ne se limite pas à l’antimaçonnisme ; elle sert durablement une œuvre dont l’antisémitisme et la représentation de pouvoirs occultes constituent des matrices centrales.
Notes
1. Bibliothèque nationale de France. (s. d.). Virebeau, Georges (1910-2001) [notice d’autorité] ; Bibliothèque nationale de France. (1937). Algerusalem, l’Algérie, terre juive : Leçons d’histoire algérienne d’un rabbin à son fils [notice bibliographique FRBNF31591033].
2. Cœuré, S., & Monier, F. (2000). Paul Gorgulov, assassin de Paul Doumer (1932). Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 65, 35-46. https://doi.org/10.3406/xxs.2000.2870.
3. Berlière, J.-M. (2018). Centre d’action et de documentation antimaçonnique (CAD). Dans Polices des temps noirs : France 1939-1945 (p. 199-200). Perrin. https://doi.org/10.3917/perri.berli.2018.01.0199 ; Debono, E. (2007). Les dynamiques de l’antisémitisme à l’œuvre dans les années trente. Archives juives, 40(2), 110-121.
4. Berlière, J.-M. (2018), op. cit. ; Lenoire, M. (1999). Henry Coston (Henri Coston, dit) et Jacques Ploncard d’Assac (Jacques Ploncard, dit). Dans P.-A. Taguieff (dir.), L’Antisémitisme de plume, 1940-1944 : Études et documents (p. 370-384). Berg International.
5. Dard, O. (2016). Permanences et mutations de l’antisémitisme costonien. Archives juives, 49(2), 115-127 ; Minczeles, H. (2002). Henry Coston, profession : antisémite. Revue d’Histoire de la Shoah, 175(2), 196-201. https://doi.org/10.3917/rhsho1.175.0197.
6. Virebeau, G. [Coston, H.]. (1943). L’Affaire Dargence. Éditions littéraires et artistiques ; Virebeau, G. [Coston, H.]. (1958). Les Mystères de la Franc-Maçonnerie. Publications Henry Coston ; National Library of Australia. (1977). Les Papes et la franc-maçonnerie [notice bibliographique, Bib ID 1549884] ; Virebeau, G. [Coston, H.]. (1978). Prélats et Francs-Maçons. Publications Henry Coston ; Virebeau, G. [Coston, H.]. (1991). … Mais qui gouverne l’Amérique ? S.E.G.
7. Dard, O. (2016), op. cit. ; Minczeles, H. (2002), op. cit.
8. Minczeles, H. (2002), op. cit. ; Dard, O. (2016), op. cit.
