L’exception américaine

Rédigé le 28/04/2026
Jiri Pragman

Le Parti antimaçonnique (1828-1840), seul parti électoral antimaçonnique de l’histoire

Chronologiquement isolé, géographiquement circonscrit, idéologiquement instable : le Parti antimaçonnique américain (Anti-Masonic Party) est le seul cas recensé d’une formation politique électorale dont la raison d’être initiale fut l’hostilité à la franc-maçonnerie. Né d’un fait divers devenu affaire d’État, il a duré moins de quinze ans, fait élire deux gouverneurs et un candidat à la présidentielle, puis s’est dissous dans une formation politique plus large, le Parti whig. Son histoire éclaire la manière dont un affect conspirationniste peut se cristalliser en mouvement partisan, infléchir le système électoral, puis se dissoudre sans bruit.

L’AFFAIRE MORGAN. L’ÉTINCELLE (1826)

William Morgan naît en 1774 à Culpeper, en Virginie. Briquetier de métier, il s’installe dans l’ouest de l’État de New York au milieu des années 1820, à Batavia. Il a rejoint la franc-maçonnerie au Canada, obtient le grade de Royal Arch Mason au chapitre Western Star n 33 du Roy, New York, le 31 mai 1825, mais se heurte rapidement à ses frères locaux qui contestent la régularité de ses grades antérieurs et lui refusent l’accès aux travaux.

William Morgan

Rancunier, Morgan annonce qu’il va publier un ouvrage révélant les rituels maçonniques, intitulé Illustrations of Masonry. Le 11 septembre 1826, il est arrêté à Canandaigua sur une plainte fantaisiste pour dette de deux dollars, puis enlevé à la sortie de prison par un groupe d’hommes identifiés comme maçons. On le conduit vers le fort Niagara. Il n’a plus jamais été revu1.

Illustrations of Masonry (ouvrage édité à titre posthume)

Un cadavre décomposé est retrouvé en octobre 1827 sur les rives du lac Ontario. Il est rapidement enterré comme étant celui de Morgan, avant qu’une veuve canadienne identifie formellement les vêtements comme ceux de son mari disparu. L’imbroglio achève de persuader une partie de l’opinion publique que la franc-maçonnerie a assassiné Morgan, puis manipulé les preuves. Trois francs-maçons - Nicholas Chesebro, Loton Lawson, Edward Sawyer - sont condamnés pour enlèvement. Le shérif Eli Bruce, lui aussi maçon, écope de vingt-huit mois pour complicité. Aucune condamnation pour meurtre n’intervient : le corps n’a pas été retrouvé.

Plusieurs procès successifs échouent. Les jurés sont accusés d’être eux-mêmes maçons, les témoins récusés ou absents. Cette impuissance judiciaire nourrit un sentiment d’impunité et la conviction qu’il existe une loyauté fraternelle supérieure à la loi. La disparition de Morgan cesse alors d’être un fait divers pour devenir un cas d’école politique. La franc-maçonnerie américaine, qui comptait près de 100 000 membres, perd la moitié de ses effectifs en une décennie : dans le seul État de New York, les loges passent de 480 en 1826 à 82 en 18352.

DE L’ÉMOTION À L’ORGANISATION (1827-1831)

Le passage de l’indignation au parti politique s’opère en quatre ans. Il est piloté par des journalistes et des avocats, non par des clercs ni par des militants religieux - détail qui distingue le modèle américain des ligues catholiques européennes ultérieures.

Thurlow Weed, imprimeur à Rochester, fonde en 1828 l’Anti-Masonic Enquirer, puis en 1830 l’Albany Evening Journal, qui deviendra l’organe central du mouvement. Solomon Southwick, ancien directeur de l’Albany Register, se présente au poste de gouverneur de New York en 1828 et obtient 12 % des voix. William H. Seward, jeune avocat, structure le parti dans l’État. Le mouvement attire aussi l’ancien président John Quincy Adams, le jeune Millard Fillmore (futur président), Thaddeus Stevens en Pennsylvanie.

Dès 1828, aux élections locales, quinze candidats antimaçonniques sont élus à l’Assemblée de l’État de New York, et le parti envoie cinq représentants à la Chambre des représentants à Washington. Il se constitue officiellement à l’échelle de l’État en février 1828 à Utica, puis à l’échelle nationale lors d’une convention tenue à Philadelphie le 11 septembre 1830.

UN LABORATOIRE D’INNOVATIONS POLITIQUES

Le Parti antimaçonnique n’est pas seulement une curiosité : il invente des pratiques qui structurent depuis lors le système électoral américain. Trois innovations principales méritent d’être rappelées.

Premièrement, la convention nationale de nomination. Les 26 et 27 septembre 1831, à Baltimore, le parti désigne pour la première fois un candidat à la présidentielle par vote de délégués. Jusque-là, les partis désignaient leurs candidats par caucus parlementaire à Washington, pratique jugée oligarchique. La convention devient rapidement la norme : les nationaux-républicains tiennent la leur en décembre 1831, les démocrates en mai 1832. Aucune pratique électorale américaine n’est plus durable3.

Deuxièmement, la plateforme partisane. Le parti publie un programme écrit, ce que les partis américains ne faisaient pas. Troisièmement, un usage massif et coordonné de la presse locale. L’Anti-Masonic Enquirer, le Rochester Telegraph, l’Albany Evening Journal forment un réseau d’une centaine de titres, alimentés par des correspondances entre militants. Weed orchestre ce dispositif et sert de modèle aux futurs partis.

Ces innovations expliquent pourquoi l’historien Richard Hofstadter, dans sa synthèse de 1969, qualifie l’antimaçonnisme américain de « laboratoire » du système partisan moderne. Le paradoxe mérite d’être relevé : un parti fondé sur la dénonciation d’une prétendue oligarchie secrète a inventé la procédure la plus ouverte de sélection des candidats.

L’APOGÉE ÉLECTORAL (1831-1835)

À Baltimore, en septembre 1831, les délégués désignent William Wirt, ancien ministre de la Justice des États-Unis, comme candidat à la présidentielle de 1832. Son colistier est Amos Ellmaker, ancien procureur général de Pennsylvanie. Wirt est lui-même franc-maçon - il le déclare publiquement avant sa nomination. Le paradoxe est assumé : la cause antimaçonnique compte, pour ses promoteurs, plus que la cohérence doctrinale4.

Le résultat électoral est modeste mais non négligeable. Wirt obtient 7,8 % des voix populaires et les 7 grands électeurs du Vermont. Andrew Jackson, démocrate et franc-maçon notoire, est réélu avec 55 % des voix. Henry Clay, candidat national-républicain, est nettement distancé : l’effet principal de la candidature Wirt est d’avoir divisé l’opposition antijacksonienne.

Le parti atteint son apogée au niveau des États. Deux gouverneurs sont élus. William A. Palmer devient gouverneur du Vermont de 1831 à 1835. Il avait organisé la première convention antimaçonnique de l’État à Montpelier en 1829. Sous son mandat, le Vermont vote une loi de 1833 pénalisant les serments secrets et une loi de 1834 suspendant la charte de la Grande Loge du Vermont, une disposition sans équivalent dans l’histoire américaine.

Joseph Ritner devient gouverneur de Pennsylvanie de 1835 à 1839, élu au troisième essai à la faveur d’une scission démocrate. Son mandat, porté par Thaddeus Stevens, est marqué par une commission d’enquête parlementaire sur les loges maçonniques qui tourne au fiasco : sur plus de cent témoins convoqués, quatre seulement se présentent. L’opinion se lasse.

À la Chambre des représentants, le parti culmine à 25 sièges lors de la 23e législature (1833-1835), dont celui de l’ancien président John Quincy Adams. Il n’obtient aucun sénateur, faute de contrôler une législature d’État. Il forme cependant des coalitions qui permettent l’élection d’alliés, tel William Wilkins à Pittsburgh en 1830.

QUI ÉTAIENT LES WHIGS ?

La compréhension du déclin du Parti antimaçonnique impose de présenter la formation politique qui l’absorbe : le Parti whig. Son histoire commence en décembre 1833, lorsque Henry Clay, Daniel Webster et leurs alliés prennent le contrôle du Sénat en réaction contre la politique d’Andrew Jackson, en particulier son veto au renouvellement de la charte de la Second Bank of the United States (juillet 1832) et le retrait unilatéral des dépôts fédéraux en septembre 18335.

Le nom est choisi par analogie avec les whigs britanniques opposés à la tyrannie royale. Il vise explicitement à présenter Jackson comme « King Andrew I ». Clay officialise l’appellation dans un discours au Sénat le 14 avril 18346.

Le Parti whig est une coalition hétérogène, soudée par l’hostilité au pouvoir exécutif jacksonien plutôt que par une doctrine unifiée. Il agrège trois blocs. Les anciens nationaux-républicains (Clay, Webster) portent l’« American System » : tarifs douaniers protecteurs, banque nationale, investissements fédéraux dans les infrastructures — routes, canaux, chemins de fer. Les antimaçonniques (Seward, Stevens, Weed, Fillmore) apportent leurs réseaux de presse, leur expertise de l’organisation de masse et leur défiance envers les élites. Des démocrates dissidents du Sud (John Tyler, Willie Mangum) complètent la coalition : hostiles à la centralisation jacksonienne, attachés aux droits des États.

Les whigs donneront quatre présidents : William Henry Harrison (mort en fonction, 1841), John Tyler (exclu du parti la même année), Zachary Taylor (mort en fonction, 1850), Millard Fillmore (1850-1853). Le parti s’effondre entre 1854 et 1856, déchiré par la question de l’esclavage, et son héritage est recueilli pour partie par le Parti républicain naissant7.

POURQUOI CE PARTI A SOMBRÉ

La disparition du Parti antimaçonnique, entre 1834 et 1840, résulte de la conjonction de cinq facteurs qu’il est utile de distinguer.

Premièrement, l’épuisement du sujet. La franc-maçonnerie américaine s’est effondrée en quelques années. Entre 1826 et 1836, ses effectifs chutent de près de moitié. Des loges ferment, les grandes loges de plusieurs États suspendent leurs travaux, certaines ne reprendront leurs activités qu’après la guerre de Sécession. Lorsque l’adversaire s’amoindrit, la cause mobilisatrice perd sa puissance. Le conspirationnisme antimaçonnique avait atteint son objectif tactique : il se retrouvait sans ennemi visible.

Deuxièmement, l’impossibilité doctrinale d’être un parti monothématique. Dès 1828, les antimaçonniques doivent prendre position sur la banque, les tarifs, les améliorations internes. Leurs votes convergent avec ceux des nationaux-républicains. La spécificité du projet - combattre les prétendues « tyrannies oligarchiques secrètes » — se dilue dans le vocabulaire plus large de l’antijacksonisme. Jackson devient, aux yeux de nombreux antimaçonniques, le « tyran » mieux identifié. La cible se déplace ; le parti cesse d’être singulier.

Troisièmement, l’échec électoral de 1832. Wirt obtient moins de 8 % des voix. Le parti n’emporte qu’un seul État. Jackson est triomphalement réélu. Le calcul stratégique devient simple : pour battre le président en 1836, il faut rassembler, non plus fragmenter. Les stratèges antimaçonniques les plus lucides - Weed, Seward, Stevens - en tirent les conséquences et orientent leurs troupes vers la coalition whig en formation.

Quatrièmement, l’effet de catalyse des whigs. Le nouveau parti offre aux antimaçonniques ce qu’ils cherchent : un cadre capable de remporter la Maison-Blanche, une plateforme économique cohérente, une hostilité partagée au pouvoir exécutif. En 1835, la convention nationale antimaçonnique de Harrisburg désigne William Henry Harrison comme candidat à la présidentielle de 1836, en accord tacite avec les whigs. En 1838, une troisième convention à Philadelphie investit à nouveau Harrison, accompagné cette fois de Webster, mais lorsque la convention whig nationale lui adjoint John Tyler, les antimaçonniques s’alignent sans présenter de candidat concurrent. Le parti cesse alors de fonctionner nationalement8.

Cinquièmement, la transformation du paysage émotionnel. Les affects conspirationnistes mobilisés par l’affaire Morgan se redirigent vers d’autres cibles au cours des années 1840 et 1850 : le catholicisme irlandais, l’immigration allemande, l’abolitionnisme. Ils forment les Know Nothings, mouvement politique américain nativiste (priorité aux “natifs” nés aux Etats-Unis) et anti-immigrés du milieu du XIXe siècle, formellement connu sous le nom d'« American Party ». Ce mouvement est né d'une société secrète (!), l'« Ordre de la Bannière étoilée » (Order of the Star Spangled Banner), fondée en 1849

La structure mentale - défiance envers les élites, soupçon d’infiltration, peur d’une conspiration silencieuse - survit au parti et migre vers d’autres objets.

UN HÉRITAGE PARADOXAL

L’exception américaine est paradoxale à deux titres. D’une part, le Parti antimaçonnique n’a pas atteint son objectif à savoir éliminer la franc-maçonnerie mais a précipité son déclin temporaire : il faudra attendre les années 1860-1870 pour que les effectifs maçonniques américains retrouvent leur niveau d’avant 1826. D’autre part, en échouant électoralement, il a durablement remodelé la démocratie américaine. Les conventions nationales, les plateformes écrites, la coordination interétatique par la presse partisane sont des legs directs du mouvement.

Il reste que le parti incarne ce que l’historien Steven Bullock a appelé « la première crise identitaire de la franc-maçonnerie américaine » : une crise produite non par l’État, comme en Europe, mais par la société civile et ses mécanismes électoraux. Cette différence structurelle explique que le modèle ne fera pas école9. En Europe, l’antimaçonnisme continuera de se loger dans des ligues para-partisanes (France, Belgique), dans des décrets autoritaires (Italie fasciste, Portugal salazariste, Espagne franquiste, France de Vichy), ou dans des courants idéologiques à vocation totalisante (catholicisme intégral, nationalisme intégriste, fascisme). Jamais dans un parti électoral stable. Jamais avec ce résultat paradoxal qu’est l’invention d’un mode démocratique de sélection des candidats.

L’Assassinat de William Morgan (sic) tel que présenté par Léo Taxil dans
Les Mystères de la Franc-Maçonnerie (Paris, 1886).

L’Amérique jacksonienne aura été le seul moment historique où l’antimaçonnisme s’est fait parti électoral. Elle nous rappelle, à ce titre, deux choses qui intéressent encore l’observateur contemporain : qu’un affect conspirationniste peut devenir une force institutionnelle, et qu’il peut aussi s’y dissoudre — à condition qu’un cadre plus vaste lui offre une issue.

NOTES

1. Morgan, W. (1826). Illustrations of Masonry, by One of the Fraternity Who Has Devoted Thirty Years to the Subject. Batavia : David C. Miller. L’ouvrage paraît effectivement à titre posthume quelques mois après la disparition de l’auteur.

2. Vaughn, W. P. (1983). The Anti-Masonic Party in the United States : 1826-1843. University Press of Kentucky, p. 22-25. Dans le seul État de New York, les effectifs maçonniques passent d’environ 20 000 en 1826 à 3 000 vers 1835.

3. Giry, J. (2013). Les partis antimaçonnique et populiste. Une approche démocratique du phénomène populiste aux États-Unis au XIXe siècle. Politeïa, (24), 185-210.

4. Wirt obtient 100 715 voix populaires (7,8 %) et les 7 grands électeurs du Vermont. Sur le caractère paradoxal de sa candidature — il est franc-maçon et le déclare avant la convention —, voir Vaughn, 1983, op. cit., p. 80-96.

5. Holt, M. F. (1999). The Rise and Fall of the American Whig Party : Jacksonian Politics and the Onset of the Civil War. Oxford University Press, p. 22-48.

6. L’appellation whig, popularisée par Henry Clay dans un discours au Sénat du 14 avril 1834, renvoie aux whigs anglais opposés à la tyrannie royale ; l’analogie vise explicitement « King Andrew I ». Voir Holt, 1999, op. cit., p. 28.

7. Formby, J. (1992). The American Whig Party, 1833-1856. Cambridge University Press, chap. 2 et 7.

8. Goodman, P. (1988). Towards a Christian Republic : Antimasonry and the Great Transition in New England, 1826-1836. Oxford University Press, p. 198-225. L’auteur souligne que l’absorption dans les whigs s’accompagne d’un transfert des affects conspirationnistes vers la figure de « King Andrew », puis, ultérieurement, vers la question catholique et l’immigration (mouvement Know Nothing).

9. Bullock, S. C. (1996). Revolutionary Brotherhood : Freemasonry and the Transformation of the American Social Order, 1730-1840. University of North Carolina Press, p. 277-316.

RÉFÉRENCES

Bullock, S. C. (1996). Revolutionary Brotherhood : Freemasonry and the Transformation of the American Social Order, 1730-1840. University of North Carolina Press.

Formby, J. (1992). The American Whig Party, 1833-1856. Cambridge University Press.

Giry, J. (2013). Les partis antimaçonnique et populiste. Une approche démocratique du phénomène populiste aux États-Unis au XIXe siècle. Politeïa, (24), 185-210.

Goodman, P. (1988). Towards a Christian Republic : Antimasonry and the Great Transition in New England, 1826-1836. Oxford University Press.

Hofstadter, R. (1969). The Idea of a Party System : The Rise of Legitimate Opposition in the United States, 1780-1840. University of California Press.

Holt, M. F. (1999). The Rise and Fall of the American Whig Party : Jacksonian Politics and the Onset of the Civil War. Oxford University Press.

McCarthy, C. (1902). The Antimasonic Party : A Study of Political Antimasonry in the United States, 1827-1840. American Historical Association.

Morgan, W. (1826). Illustrations of Masonry, by One of the Fraternity Who Has Devoted Thirty Years to the Subject. Batavia : David C. Miller.

Ridley, J. (1999). The Freemasons : A History of the World’s Most Powerful Secret Society. Arcade Publishing.

Vaughn, W. P. (1983). The Anti-Masonic Party in the United States : 1826-1843. University Press of Kentucky.

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Jiri Pragman est l’auteur de Antimaçonnisme. La fracture numérique du soupçon (Numérilivre, 2026).