Sur les réseaux sociaux, un homme s’est rapidement imposé comme la figure la plus visible - et la plus controversée - de la « vulgarisation » maçonnique en langue française. Pierrick P., qui opère sous le pseudonyme « Le Franc-Maçon », revendique plus de 500 000 abonnés cumulés sur l’ensemble de ses plateformes.
Il se présente comme franc-maçon « depuis 12 ans » et affirme vouloir « expliquer la franc-maçonnerie » au plus grand nombre. L’initiative, pour le moins inédite par son ampleur, suscite des réactions profondément clivées : enthousiasme d’un public profane curieux d’un côté, hostilité quasi unanime de la communauté maçonnique établie de l’autre.
Qui est véritablement ce créateur de contenu ? Que vend-il exactement ? Quelle est la portée réelle de son influence ? Et que révèle ce phénomène de la relation, souvent malaisée, entre franc-maçonnerie et espace numérique ? Tentons d’y voir clair, chiffres et sources à l’appui.
Un profil qui intrigue
Les informations biographiques disponibles sur Pierrick P. restent volontairement parcellaires. Sur sa bio Instagram et TikTok, il se décrit simplement comme « franc-maçon depuis 12 ans ». L’article que lui a consacré Géplu sur Hiram.be en septembre 2025 le situe à La Ciotat (Bouches-du-Rhône) et estime son âge aux alentours de trente ans. Lors de son entretien avec le podcast LEGEND, diffusé le 7 septembre 2025 sur YouTube, il parlait alors de « 11 ans » de pratique maçonnique, la chronologie suggérant une initiation vers 2013-2014, soit autour de ses 18-19 ans.
La question de son obédience n’est jamais formellement tranchée par l’intéressé dans ses vidéos publiques. Il aurait démissionné (éventuellement avant sanction) ou exclu de la GLNF et de la GLDF.
Son profil LinkedIn suggère un lien professionnel avec Les Pépites de France, un média digital dédié au tourisme et au patrimoine français fort de 2 millions d’abonnés sur Instagram (aujourd’hui détenu par le groupe Le Crayon). Ce détail est loin d’être anodin : il révèle un profil de créateur de contenu aguerri, maîtrisant les codes de la communication numérique bien au-delà du seul créneau maçonnique.
L’empreinte numérique. Les chiffres
Pour mesurer la portée réelle de « Le Franc-Maçon », il faut d’abord regarder les chiffres. Voici un état des lieux au début de l’année 2026, reconstitué à partir des données publiques disponibles sur chaque plateforme :
TikTok (@lefrancmacon) : environ 290 000 abonnés, près de 970 000 likes cumulés. Certaines vidéos dépassent régulièrement le million de vues, comme le soulignent plusieurs commentateurs sur Hiram.be. C’est sa plateforme la plus puissante en termes de portée virale.
Instagram (@lefrancmacon_) : environ 153 000 abonnés pour 315 publications. La ligne éditoriale mêle visuels soignés, Reels courts et contenus pédagogiques sur les symboles.
YouTube (@le.francmacon) : le nombre exact d’abonnés n’est pas rendu public par le canal, mais la chaîne propose des vidéos longues (formats « documentaire » de 15 à 60 minutes) et a bénéficié d’une forte visibilité grâce à son passage chez LEGEND (chaîne de podcasts populaire).
Autres plateformes : LinkedIn (profil actif avec publications quotidiennes), X/Twitter (@le_francmacon), Threads (@lefrancmacon_), un podcast référencé sur Spotify et Apple Podcasts.
Le total revendiqué de « plus de 500 000 followers », affiché sur ses profils, semble plausible au regard des chiffres observables. C’est une audience considérable, sans équivalent dans l’écosystème maçonnique francophone. À titre de comparaison, la chaîne YouTube d’Hervé H. Lecoq, vidéaste maçonnique reconnu par ses pairs, aurait compté environ 5 000 abonnés fin 2023. L’écart est vertigineux.
Le modèle économique. Que vend « Le Franc-Maçon » ?
C’est le point de friction principal avec la communauté maçonnique : Pierrick P. ne se contente pas de diffuser du contenu gratuit. Il commercialise des produits payants via son site lefrancmacon.org, hébergé sur la plateforme Kajabi (outil de marketing utilisé par les « infopreneurs » pour vendre formations, e-books et abonnements).
Les « Carnets du Franc-Maçon »
Le produit phare est une série intitulée « Les Carnets du Franc-Maçon », composée de vidéos (« films ») et de livres numériques. Le premier volet, « Entrer en franc-maçonnerie », est présenté comme un « guide vidéo » de 57 minutes qui « résume +1 500 pages sur l’entrée en franc-maçonnerie ». Le tarif annoncé dans les commentaires de Hiram.be est d’environ 25 € par module. Des offres promotionnelles (« offre de Noël », « offre de début d’année ») sont régulièrement mises en avant, avec compte à rebours et mention de « places limitées », ficelles classiques du marketing digital.
Estimation des revenus
Il est difficile de connaître avec précision le chiffre d’affaires généré. Toutefois, quelques estimations raisonnées sont possibles :
Monétisation YouTube : pour une chaîne francophone de cette taille dans une niche thématique (ni divertissement de masse, ni gaming), les RPM (revenus pour mille vues) se situent généralement entre 3 et 8 €. Si l’on estime un volume mensuel de 500 000 à 1 million de vues (hypothèse cohérente avec ses chiffres TikTok), les revenus publicitaires YouTube pourraient représenter de 1 500 à 8 000 € par mois, soit entre 18 000 et 96 000 € annuels. L’estimation basse est probablement plus réaliste.
Vente de formations (Kajabi) : c’est potentiellement la source de revenus la plus importante. Avec un tarif moyen de 25 € par module et une audience captive de plusieurs centaines de milliers de personnes, même un taux de conversion modeste (1 à 2 % de l’audience engagée) pourrait générer plusieurs dizaines de milliers d’euros par an. Les plateformes Kajabi permettent également de proposer des upsells (offres complémentaires à prix plus élevé).
Partenariats et sponsoring : la présence d’une adresse de contact dédiée pour les partenariats (via Influx Crew, une agence d’influence) confirme une stratégie de monétisation professionnelle. Les tarifs pour un placement de produit auprès d’un créateur de contenu disposant de 150 000 à 300 000 abonnés se situent généralement entre 1 000 et 5 000 € par collaboration.
TikTok et Instagram : la monétisation directe sur TikTok reste faible pour les créateurs francophones (de l’ordre de quelques centaines d’euros mensuels), mais ces plateformes servent surtout de « tunnel d’acquisition » vers le site de vente.
En estimation consolidée, il est raisonnable d’avancer que l’activité « Le Franc-Maçon » génère un revenu annuel de l’ordre de 30 000 à 80 000 €, possiblement davantage si les formations se vendent bien. Ces chiffres restent des estimations fondées sur les référentiels courants du marché de l’influence en France ; seul l’intéressé connaît les montants réels.
Le regard de la communauté maçonnique. Hostilité quasi générale
L’article publié le 7 septembre 2025 sur Hiram.be, intitulé « Avec ‘le franc-maçon’, pour 25 € tu sauras tout ! », a provoqué une vague de commentaires — quarante-trois au moment de sa dernière mise à jour (l’article comptait 1 654 lectures), un chiffre élevé pour le blog. Le même jour, Gadlu.info relayait son passage chez LEGEND. Les réactions des frères et sœurs sont, dans leur grande majorité, sévères. Trois griefs principaux se dégagent :
L’accusation de mercantilisme. C’est le reproche le plus virulent et le plus récurrent. Pour de nombreux maçons, la transmission initiatique ne s’achète pas : elle se vit en loge, dans un cadre collectif et expérientiel, et ne se monnaye pas en ligne. Le commentateur « ERGIEF », sur Hiram.be, résume le sentiment général en écrivant que Pierrick P. « confond savoir et connaissance » et que, « quel que soit son grade sur le papier, il n’a toujours pas compris et ressenti les enseignements du 1er grade ». Un autre commentateur parle de « camelot » et de « bonimenteur ». La commentatrice « Brumaire » est plus cinglante encore : elle dénonce une « utilisation du net et de l’IA juste à des fins commerciales, en se moquant de la véracité de ce qu’on avance ».
La mise en scène et le narcissisme. Plusieurs observateurs reprochent à Pierrick P. une esthétique jugée inappropriée : décors clinquants, tenue ultra-soignée, port ostensible de décors maçonniques (sautoirs, tabliers) dans un contexte de communication profane. Le terme « Narcisse » revient fréquemment. Cette posture heurte une tradition dans laquelle l’humilité et le travail sur soi constituent des valeurs cardinales ; où les décors ne se portent qu’en loge, dans un cadre rituel précis.
La question de la légitimité. Si Pierrick P. affirme être franc-maçon, ses grades, son rite et son parcours exact ne sont pas explicitement détaillés dans ses vidéos publiques. Le fait qu’il semble bénéficier initialement d’une sorte de tolérance de la part de son obédience interrogeait certains frères, qui rappellaient que la plupart des obédiences françaises - et particulièrement les obédiences « régulières » - demandent à leurs membres une réserve certaine en matière de communication extérieure. Géplu, administrateur de Hiram.be, note d’ailleurs prudemment qu’il s’agit « d’un point de vue et non la maçonnerie française dans son ensemble ».
Des voix plus nuancées
Toutes les réactions maçonniques ne sont cependant pas hostiles. Sur Hiram.be, le commentateur « Yasfaloth » apporte une note discordante intéressante. Il souligne que les vidéos TikTok de Pierrick P. ont « l’énorme qualité de toucher des ados, des jeunes que nous ne toucherions jamais avec nos discours et nos médias qu’ils considèrent de ‘vieux cons’ ». Il rappelle une réflexion attribuée à l’ancien Grand Maître de la GLDF, Thierry Zaveroni : « L’univers des jeunes (futurs) Maçons d’aujourd’hui n’a rien à voir avec celui des (vieux) Maçons qui hantent les blogs. »
Cet argument mérite attention. La franc-maçonnerie française, toutes obédiences confondues, fait face depuis plusieurs années à un vieillissement de ses effectifs et à des difficultés de recrutement auprès des générations Y et Z. Un créateur de contenu capable de générer de la curiosité auprès de centaines de milliers de jeunes adultes remplit objectivement une fonction que les obédiences peinent à assumer, même si la forme utilisée les fait grincer des dents.
Yasfaloth conclút cependant avec des réserves : s’il reconnaît l’intelligence du format, il déplore le « goût de la mise en scène et du décorum », l’« aspect marketing personnel » et les « libertés qu’il prend avec nos outils symboliques ».
Le précédent Franck Fouqueray
Le cas Pierrick P. ne surgit pas dans un désert. Comme le note le commentateur « ERGIEF », « Franck Fouqueray a ouvert la voie ». Auteur d’une dizaine d’ouvrages maçonniques (dont Ma Franc-maçonnerie mise à nu… pour les profanes, 2016), fondateur du Journal 450.fm, créateur du réseau social maçonnique « On Va Rentrer » (6 500 membres) et du Festival d’humour maçonnique de Paris (un bide), Fouqueray est un « serial entrepreneur » de la maçonnerie numérique. Ex-membre de différentes Obédiences maçonniques, il revendique ouvertement une approche décomplexée et commerciale de la transmission maçonnique, ce qui lui a également valu son lot de critiques.
La différence d’échelle entre Fouqueray et Pierrick P. est néanmoins considérable : là où le premier s’adresse principalement à une audience déjà maçonnique ou pré-initiée (450.fm revendiquait 210 000 lecteurs mensuels et 38 000 newsletters quotidiennes fin 2025), le second vise délibérément un public profane, masse, via les plateformes grand public (TikTok, YouTube Shorts, Instagram Reels). Le saut quantitatif implique un changement qualitatif : on ne parle plus de niche, mais de communication de masse.
Le regard du grand public. Curiosité et désir de démystification
Pour le profane, la franc-maçonnerie reste un univers opaque et fascinant, alimenté par des siècles de fantasmes, de théories du complot et de récits conspirateurs. Pierrick P. répond à une demande réelle : il « démystifie », s’expose à visage découvert, parle sans filtre apparent de rituels, de symboles, de la vie en loge. Son discours direct, ses titres accrocheurs (« Je révèle quel président de la Ve République était franc-maçon »), sa pédagogie visuelle…, tout cela adopte les codes de la communication d’influence contemporaine et séduit un public en quête de réponses « simples et rapides ».
Un commentaire laissé sur Gadlu.info sous l’article consacré à son passage chez LEGEND témoigne de cette réception positive : un internaute se dit « très heureux d’avoir enfin découvert un aperçu authentique de la réalité maçonnique à travers ce monsieur, bien loin du cliché bateau véhiculé par la société ». Pour ceux qui n’ont aucun contact avec le milieu maçonnique, cette voix accessible représente une première porte d’entrée… pour le meilleur ou pour le pire.
Les risques de la simplification
Car la simplification comporte des risques réels, qui dépassent la seule question du « mercantilisme ».
Le premier est la distorsion du message initiatique. La franc-maçonnerie n’est pas un corpus de « savoirs » transmissibles en 57 minutes de vidéo. Elle repose sur un processus expérientiel - le vécu rituel, la réflexion collective, le travail intérieur - qui ne se résume pas à une liste de symboles expliqués. Réduire cette complexité à un format « digeste » pour TikTok revient à en vider partiellement la substance.
Le second est le risque de confusion. Un public peu informé pourrait prendre les vidéos de « Le Franc-Maçon » pour une expression officielle ou représentative de la franc-maçonnerie française. Or celle-ci se caractérise par sa pluralité d’obédiences (GODF, GLDF, DH, GLFF, GLNF, GL-AMF, etc.), de rites (REAA, RER, RF, REM, etc.) et de pratiques, souvent beaucoup moins spectaculaires que ne le laissent croire les formats en ligne. Le point de vue d’un seul individu, fût-il sincère, ne saurait représenter un paysage aussi diversifié.
Le troisième, plus insidieux, touche à la récupération par la sphère complotiste. Comme documenté dans mes travaux sur l’antimasonisme numérique, les contenus « de l’intérieur » sont régulièrement détournés et recontextualisés par les canaux complotistes (Telegram, TikTok, Rumble). Une vidéo montrant des décors maçonniques ou décrivant un rituel peut être extraite de son contexte pédagogique pour alimenter le récit du « dévoilement » et de la « preuve » d’un complot. Plus le contenu est spectaculaire et accessible, plus il devient récupérable.
Un symptôme plus qu’un cas isolé
Le phénomène Pierrick P. n’est pas réductible à la personne d’un influenceur isolé. Il est le symptôme d’une tension structurelle : celle d’une institution fondée sur le secret et la discrétion, confrontée à une époque où l’opacité suscite la défiance et où la visibilité numérique est devenue la condition de l’existence sociale. Les obédiences françaises, qui communiquent peu et communiquent mal, laissent un vide que d’autres - influenceurs bienveillants ou malveillants, complotistes, « repentis » médiatiques - s’empressent de combler.
Pierrick P. occupe ce vide avec une efficacité redoutable. Que l’on approuve ou que l’on condamne sa démarche, il faut reconnaître qu’elle pose une question légitime aux obédiences : si vous ne racontez pas votre propre histoire, quelqu’un d’autre le fera à votre place. Et ce quelqu’un ne sera pas nécessairement celui que vous auriez choisi.
Sources et références
• Hiram.be — « Avec ‘le franc-maçon’, pour 25 € tu sauras tout ! », Géplu, 7 septembre 2025 (43 commentaires, 1 654 lectures)
• Gadlu.info — « ‘Le Franc-Maçon’ chez LEGEND », A.S., 9 septembre 2025
• LEGEND (Spotify/YouTube) — « Franc-maçon : mythes, rituels, secrets… il nous dit tout », 7 septembre 2025
• Profils publics : TikTok @lefrancmacon (290K abonnés), Instagram @lefrancmacon_ (153K), LinkedIn /in/lefrancmacon/
• Site lefrancmacon.org (hébergé Kajabi) — consultation février 2026
