Le 3 avril 2026, à 11 h 59, X envoie deux emails à la même adresse, au même moment, au sujet du même signalement. Le premier confirme une violation de ses règles. Le second conclut à l’absence de toute violation. Même objet. Même expéditeur. Décisions inverses. Entre-temps, le tweet signalé est toujours en ligne (il a aujourd’hui disparu mais le tweeter est toujours actif)/ Ce dysfonctionnement technique est la partie la plus anodine du dossier.
Le compte
@lolotweete2247 s’affiche sous le nom « Loïc Létocart SARL 2Lconsulting holding ». La mention d’une structure commerciale n’est pas sans signification : elle confère une apparence de légitimité institutionnelle à un profil dont le contenu relève, sans ambiguïté, de la rhétorique éliminationniste. Le compte a rejoint X en septembre 2024. Il suit 255 comptes. Deux personnes le suivent.
La biographie est explicite dès la première ligne : « dirigeant fondateur objectif Constitutionnel extermination de la Ponzi terroriste de Alain Bauer DGSE corrompu sous-jacent associatif franc-maçonnerie dissout. » Alain Bauer y est nommément désigné. Ancien Grand Maître du Grand Orient de France, criminologue, ancien président du Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques (et juif), il est depuis des années l’une des cibles récurrentes de la nébuleuse antimaçonnique en ligne, régulièrement présenté comme le cerveau d’un réseau occulte pilotant les institutions de la République.
Le ratio abonnements/abonnés — 255 contre 2 — est révélateur d’une activité purement émettrice. Ce type de compte ne cherche pas à convaincre. Il ne dialogue pas. Il produit de l’archive et pose des marqueurs.
Un corpus, pas un incident
Avant d’examiner les tweets signalés, un point de méthode.
Les captures utilisées dans cette analyse couvrent une période allant de décembre 2019 à mars 2026. Sur l’ensemble de cette production, un syntagme revient, invariant, incantatoire : « organisation criminelle terroriste Ponzi franc-maçonnerie ». La formule ne varie pas. Elle traverse les années, les (nombreux) destinataires, les contextes. C’est un marqueur identitaire autant qu’une accusation — le signe d’un récit constitué, fermé sur lui-même, imperméable à la contradiction. On n’est pas en présence d’un dérapage ponctuel. On est face à un corpus.
Les tweets
Le 3 avril 2026, le message signalé est adressé publiquement à deux comptes identifiés :
« @schelcher bonjour vous avez le même problème que @bompard vos stocks sont torpillés par l’organisation criminelle terroriste franc-maçonnerie ils sont tous à tuer »
La construction procède en trois temps. D’abord, la qualification juridique fictive : « organisation criminelle terroriste ». Le terme n’est pas choisi au hasard. Il prépare le passage à l’acte rhétorique suivant en lui donnant l’apparence d’une légitimité — on ne combat pas une idée, on neutralise une menace. Ensuite, l’interpellation directe de destinataires identifiés, dans un registre de dénonciation publique. Enfin, la conclusion : « ils sont tous à tuer ». Cinq mots. Appel au meurtre non métaphorique, non contextualisé, non ironique.
Le 18 mars 2026, le même compte s’adresse à @NicolasSarkozy :
« même si vous refusez mon invitation vous aurez déjà une idée juste de la situation de guerre contre l’état terroriste de la Ponzi criminelle de corruption franc-maçonnerie »
La liste des personnalités publiques nommément ciblées s’allonge : Alain Bauer, Nicolas Sarkozy, @schelcher, @bompard,... Ce n’est pas une cible unique — c’est une cartographie ennemie en cours de construction.
Fin mars 2026, un troisième tweet franchit une ligne supplémentaire :
« Vous me déclinerez toutes les identités des raclures d’influence usurpation imposture extorsion manipulation corruption ingérence vol détournement crime terrorisme que vous subissez ou auxquels vous participez de l’organisation criminelle terroriste Ponzi franc-maçonnerie »
Ce n’est plus la violence exprimée à la première personne. C’est la délégation de la traque. Quiconque lit le tweet est invité à contribuer à une liste de noms. Le compte isolé se transforme en point de collecte de cibles. Ce mode opératoire — documenté dans d’autres contextes de harcèlement en ligne coordonné — relève potentiellement de l’incitation au harcèlement collectif tel que consolidé par la loi du 24 août 2021.
L’hallucination judiciaire
La capture la plus récente est aussi la plus éclairante sur la structure interne du récit.
On y voit des captures de documents officiels : demandes déposées auprès de la cour d’appel de Douai, références au ministère de la Justice, mentions d’huissiers et du Crédit Mutuel Nord Europe. On y voit également une référence à Légifrance : un décret du 19 mai 2018 portant nomination d’une directrice de greffe de la cour d’appel de Douai « au grade de chevalier ». Dans l’univers de Létocart, cette nomination ordinaire au titre de l’ordre national du Mérite — une décoration civile sans lien avec la franc-maçonnerie — devient la preuve documentaire d’une infiltration maçonnique de la magistrature.
Un post de décembre 2019 complète le tableau : Létocart y exprime son soutien au juge Jean-Michel Gentil — le magistrat qui avait mis en examen Nicolas Sarkozy dans l’affaire Bettencourt — en l’associant à sa croisade contre le « terrorisme » de la franc-maçonnerie.
Ces éléments permettent de reconstituer la logique du système. Létocart a des litiges judiciaires réels : avec le Crédit Mutuel Nord Europe, avec des huissiers, devant la cour d’appel de Douai. Ces conflits, perdus ou en cours, ont été progressivement réinterprétés. Chaque décision défavorable est devenue une pièce supplémentaire du puzzle. La nomination honorifique d’une greffière est devenue une preuve. Un juge ayant instruit une affaire impliquant Sarkozy est devenu un allié dans la guerre contre le réseau.
C’est un mécanisme classique, documenté en psychopathologie sociale et dans la littérature sur les théories du complot individuelles : la paranoïa procédurale. Le délire de persécution se nourrit de faits authentiques qu’il reconfigure selon une grille de lecture fermée. Les preuves contraires deviennent des preuves supplémentaires. Le système est irréfutable parce qu’il est imperméable.
Création numérique (Jiri Pragman)
La réponse de X
Le signalement a été déposé le 3 avril à 11 h 58. Une minute plus tard, deux emails arrivent dans la boîte de réception.
Le premier : les systèmes automatisés de X ont déterminé qu’une violation des règles relatives aux contenus violents a bien eu lieu et que des mesures ont été prises en conséquence.
Le second, envoyé à la même minute : les mêmes systèmes automatisés ont déterminé qu’aucune violation n’a eu lieu — pour la même catégorie d’infraction.
Ce n’est pas une erreur humaine. Ce n’est pas une décision corrigée. Les deux messages sont automatisés, simultanés, et portent sur le même numéro de dossier : CAAAZhoBh8towAgEAAABkf____Q. Deux instances du pipeline de modération ont traité le même signalement en parallèle et produit des verdicts opposés. Les deux ont été envoyés. Aucun arbitrage n’a eu lieu.
Le premier email ajoute, en conclusion : « Si vous avez des inquiétudes au sujet de votre intégrité physique, nous vous recommandons de contacter dès que possible les forces de l’ordre locales. » La plateforme reconnaît donc implicitement la gravité du contenu. Elle renvoie simultanément à la police et à l’absence de violation.
Ce dysfonctionnement n’est pas exceptionnel. Il est structurel. Roberts (2019) et Gorwa, Binns et Katzenbach (2020) documentent depuis plusieurs années les limites des systèmes automatisés de modération à l’échelle des grandes plateformes¹. La cohérence des décisions n’est pas garantie. La traçabilité des arbitrages est opaque. La contestation par l’utilisateur signalant est rendue impossible : comment contester un système qui se contredit lui-même en soixante secondes ?
Trois apports de cette affaire
L’antimaçonnisme éliminationniste existe sur X sous des formes explicites. @lolotweete2247 ne recourt pas à l’euphémisme ni au code. L’appel au meurtre est littéral. La désignation de cibles nommées est systématique. L’injonction à la dénonciation collective est récente et marque une escalade. Ce type de contenu constitue l’extrémité visible d’un continuum rhétorique qui va de l’insinuation complotiste à la déshumanisation, et de la déshumanisation à l’incitation.
La modération automatisée est incapable de traiter ces contenus de manière cohérente. L’incident du 3 avril 2026 en est une illustration documentée, horodatée, archivée — produite par X lui-même.
Les outils juridiques existent. Le dépôt d’une plainte pénale sur le fondement de l’article 24 de la loi du 29 juillet 1881 — provocation à la haine et à la violence envers un groupe — est envisageable. Une saisine de l’Arcom, autorité compétente depuis la loi du 24 août 2021, constitue une voie complémentaire. Le numéro de dossier X, les captures horodatées et l’historique de publication depuis 2019 constituent une base documentaire recevable et cohérente.
En marge : @Galaad_z
Une capture complémentaire montre un tweet de @Galaad_z, en réponse à @CNEWS : « C’est le problème de la guerre des France et du poison mortel de la franc-maçonnerie. » Registre différent. Gravité moindre. Aucun appel à la violence. Le contamination framing — la maçonnerie comme poison, substance corruptrice infiltrant le corps social — est une figure rhétorique documentée dès les textes antimaçonniques du XIXe siècle (Chevallier, 1974 ; Mollier, 2012). Elle mérite l’archivage. Elle ne justifie pas, en l’état, de signalement d’urgence.
Notes
¹ Roberts, S. T. (2019). Behind the screen : Content moderation in the shadows of social media. Yale University Press. — Gorwa, R., Binns, R., & Katzenbach, C. (2020). Algorithmic content moderation : Technical and political challenges in the automation of platform governance. Big Data & Society, 7(1). https://doi.org/10.1177/2053951719897945
Jiri Pragman est l’auteur de Antimaçonnisme. La fabrique numérique du soupçon (Numérilivre, 2026).
