Antimaçonnisme, antimaçonnerie, antimaçosphère, latomophobie, latomophagie : nommer pour analyser

Rédigé le 18/04/2026
Jiri Pragman

Pour bien se faire comprendre

Il existe un mot pour désigner l’espace numérique de l’extrême droite : fachosphère. Un autre pour l’écosystème complotiste au sens large : complosphère. L’espace numérique structuré par l’hostilité à la franc-maçonnerie n’a pas encore de nom. Ce vide n’est pas anodin. Ce qu’on ne nomme pas, on ne l’analyse pas vraiment. Il est temps de combler le vide.

Le problème terminologique

Les chercheurs qui travaillent sur la désinformation antimaçonnique butent sur un obstacle pratique : l’absence de catégorie stable. On parle de « milieux antimaçonniques », de « mouvances conspirationnistes hostiles à la franc-maçonnerie », de « nébuleuse ». Ces formulations sont descriptives. Elles ne sont pas opérationnelles. Elles ne permettent ni la délimitation rigoureuse d’un objet d’étude, ni la communication efficace vers un public non spécialisé. La création d’un terme n’est pas un exercice stylistique. C’est un acte analytique.

Antimaçonnisme et antimaçonnerie : deux mots, deux niveaux d’analyse

Les deux termes sont couramment utilisés comme synonymes. Ils ne le sont pas tout à fait, et la distinction vaut la peine d’être posée.

L’antimaçonnisme désigne l’ensemble des discours, des arguments et des représentations hostiles à la franc-maçonnerie. C’est la dimension idéologique du phénomène : les thèses, les théories du complot, les argumentaires religieux ou politiques qui visent à discréditer ou à diaboliser l’institution maçonnique. L’antimaçonnisme est une pensée constituée, avec ses auteurs, ses textes fondateurs, ses thèmes récurrents. Jean-Philippe Schreiber, dans ses travaux sur l’histoire des judéo-maçonneries, utilise ce terme pour désigner précisément cette dimension intellectuelle et discursive du phénomène.

L’antimaçonnerie désigne les manifestations concrètes de cette hostilité : les mouvements organisés, les campagnes de propagande, les législations d’interdiction, les spoliations, les persécutions. C’est la dimension pratique et institutionnelle. L’antimaçonnerie est ce que l’antimaçonnisme produit lorsqu’il passe à l’acte.

La relation est celle du discours à la pratique. L’antimaçonnisme fournit les arguments. L’antimaçonnerie en tire les conséquences opérationnelles. Les deux sont historiquement liés : l’antimaçonnisme naît dès le XVIIIe siècle, peu après la structuration de la franc-maçonnerie moderne, et alimente depuis lors des formes d’antimaçonnerie variables selon les contextes — de la bulle pontificale In eminenti (1738) aux lois d’exception du régime de Vichy.

Trois termes complémentaires

Sur ce socle, trois concepts supplémentaires permettent de cartographier avec précision les acteurs et les dynamiques de l’espace numérique hostile à la franc-maçonnerie.

Latomophobie. Le mot est construit sur latomos (λατόμος), terme grec désignant le tailleur de pierre, racine maçonnique attestée dans latome, désignation symbolique de la loge dans certaines traditions. La latomophobie est la disposition psychologique individuelle qui sous-tend l’antimaçonnisme : une hostilité fondée sur la peur, le soupçon, la conviction que la franc-maçonnerie représente une menace réelle. Le latomophobe produit ou relaie du discours antimaçonniste parce qu’il y croit. C’est le vecteur sincère de l’idéologie. Le terme circule de manière sporadique dans la littérature maçonnique francophone (Jiri Pragman, Yves Hivert-Messeca) depuis les années 2000.

Latomophagie. Le mot est construit sur phagein (φαγεῖν), « dévorer ». Le latomophage est un « bouffeur de francs-maçons », au sens où le XIXee siècle parlait de « bouffeurs de curés ». Il ne s’agit pas d’une peur structurée ni d’une idéologie constituée, mais d’une hostilité constitutive, agressive, souvent obsessionnelle. Le latomophage attaque la franc-maçonnerie sans nécessairement croire à un complot maçonnique. Son ressort n’est pas le soupçon mais l’agressivité. Il relève de l’antimaçonnerie sans relever nécessairement de l’antimaçonnisme.

Antimaçosphère. Ce serait l’espace numérique structuré par ces dynamiques : l’ensemble des acteurs, des plateformes, des formats et des circuits de diffusion qui produisent, relaient et amplifient les contenus antimaçonnistes et antimaçonniques en ligne. Le terme est calqué sur fachosphère et complosphère. Il est non ambigu et immédiatement lisible.

Création numérique (Jiri Pragman)

Deux figures, une même sphère

Latomophobe et latomophage coexistent dans l’antimaçosphère sans se confondre.

Le latomophobe est porteur d’un antimaçonnisme constitué. Son hostilité est idéologique, structurée autour d’une vision du monde dans laquelle la franc-maçonnerie joue un rôle causal — complot politique, corruption des élites, agenda mondialiste. Il produit ou diffuse du discours parce qu’il croit ce qu’il dit.

Le latomophage n’a pas nécessairement de doctrine. Son hostilité est comportementale : il s’acharne sur les loges par agressivité, par habitude, par identité militante. Il relève de l’antimaçonnerie sans en avoir l’armature idéologique. Il peut croiser l’antimaçonnisme sans y adhérer.

Dans la majorité des cas concrets, les deux dimensions se superposent. C’est précisément cette superposition que la distinction permet d’identifier et d’analyser.

Articuler les cinq termes

L’antimaçonnisme est le discours idéologique hostile à la franc-maçonnerie. L’antimaçonnerie en est la traduction en actes et en mouvements organisés. La latomophobie est la disposition psychologique individuelle qui sous-tend l’antimaçonnisme. La latomophagie est l’hostilité agressive non nécessairement articulée à une idéologie. L’antimaçosphère est l’espace numérique où ces quatre dynamiques se déploient et s’alimentent mutuellement.

Un enjeu qui dépasse la terminologie

Nommer, distinguer, définir : ces opérations ne sont pas des fins en soi. Elles rendent visible un phénomène que l’absence de vocabulaire maintenait dans l’indistinction, et elles fournissent aux chercheurs, aux journalistes et aux décideurs les outils pour l’analyser sans l’amalgamer.

La fachosphère a mis plusieurs années à entrer dans le vocabulaire commun. Elle y est aujourd’hui installée, utilisée par des instances publiques et des médias grand public. Le chemin a été ouvert par des chercheurs qui ont eu le mérite de nommer avant d’analyser — Dominique Albertini et David Doucet (La Fachosphère, Flammarion, 2016) en premier lieu.

L’antimaçosphère attend son tour. Les outils conceptuels existent désormais. Il reste à les mettre au travail.


Jiri Pragman est l’auteur de Antimaçonnisme. La fabrique numérique du soupçon (Numérilivre, 2016).

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