Le compte X @LesRorschach existe depuis 2018 sur la plateforme, mais son histoire commence en 2013 sous la forme d’un blog Blogspot intitulé Les Chroniques de Rorschach. Le sous-titre du blog donne le ton dès le départ : “Chroniques des dernières convulsions d’un monde voué à la destruction.” Le compte totalise aujourd’hui environ 19 300 abonnés et 6 900 posts. Il est tenu par un anonyme complet, qui n’a jamais été identifié.
Le choix du pseudonyme
Le nom renvoie au personnage de Walter Kovacs dans la série de bande dessinée Watchmen d’Alan Moore (DC Comics, 1986). Rorschach y est un justicier masqué, solitaire, ultra-conservateur, dont la devise est “jamais de compromis”. Moore avait conçu ce personnage comme une critique — un exemple de ce que donne le fanatisme moral poussé à son terme. Il confiera plus tard avoir été surpris de constater que des lecteurs s’identifiaient sincèrement à lui. L’administrateur du compte est de ceux-là. Sur son blog, il a consacré un article entier à cette identification, présentant Rorschach comme “le sens de l’Intuition, une forme de connaissance supra-rationnelle” face aux élites analytiques. La bio du compte X résume la posture : “Marginal et sans attaches, je me contente d’assister aux derniers soubresauts de ce monde corrompu.”
Création numérique
Sans originalité
Le compte ne produit pas de contenu original au sens propre. Son activité consiste à relayer des vidéos et des textes issus de l’écosystème conspirationniste anglophone, introduits par quelques lignes de commentaire en français. Les sources régulièrement citées dans les anciens articles du blog sont identifiables : Before It’s News (agrégateur américain ouvert à tous, sans modération), Project Camelot (chaîne de Kerry Cassidy, spécialisée dans les “révélations” d’anciens agents de renseignement), le réseau d’Alex Jones (InfoWars), et le site québécois bengarneau.com. Les vidéos sont anglophones dans leur grande majorité et reprises sans traduction formelle — parfois simplement déposées avec une phrase d’introduction. La fonction du compte est donc celle d’un passeur linguistique entre la complosphère anglophone et un public francophone.
Les thématiques sont stables depuis l’origine : Planète X, faux drapeaux, Nouvel Ordre Mondial, Bilderberg, WEF, “secte judéo-maçonnique”, prophéties (Marie-Julie Jahenny, Padre Pio), troisième guerre mondiale imminente. La franc-maçonnerie y apparaît systématiquement dans la formulation “judéo-maçonnique”, directement héritée du répertoire antijuif traditionnel.
Les plateformes et le réseau de relais
La chaîne Vimeo d’origine a été supprimée pour “complotisme”. Même sort pour la chaîne YouTube. Le compte a migré vers Odysee, où il est référencé sous @LesChroniquesdeRorschach. Deux comptes Odysee satellites — Kelvadios et KelvadiosActu — republiant régulièrement ses vidéos. Sur Bitchute, c’est le compte de Ben Garneau qui assure ce rôle de rediffusion. C’est d’ailleurs sur le blog de Garneau qu’a été publiée l’annonce officielle du déménagement sur Odysee en décembre 2020, ce qui indique une relation de relais ancienne et organisée entre les deux.
Une mention ancienne signale également qu’une personne se présentant sous le prénom “Elfie” gérait la page Facebook du compte comme intermédiaire, transmettant les questions de l’audience à l’administrateur anonyme et publiant ses réponses. Ce dispositif, inhabituel pour un compte de cette taille, indique que la communauté autour du blog a connu une période d’activité communautaire plus structurée.
Sur X, le compte figure dans les listes de ressources de plusieurs pages Pearltrees liées à la complosphère catholico-nationaliste francophone, aux côtés de références à InfoWars et à des pages proches de la mouvance “Nouvel Ordre Mondial”.
Un écosystème complotiste
Le cas de @LesRorschach illustre un mécanisme bien documenté dans la diffusion des récits conspirationnistes en France : la complosphère francophone consomme massivement des contenus produits en anglais, redistribués par des relayeurs anonymes qui leur donnent une apparence de production locale. Ces intermédiaires ne fabriquent pas les récits — ils assurent leur traduction culturelle et leur mise en circulation. Leur audience, fidèle depuis longtemps, n’a généralement pas accès aux sources anglophones originales et reçoit donc ces contenus sans pouvoir en identifier la chaîne de transmission.
La longévité du compte — douze ans, plusieurs suppressions de plateformes, plusieurs “retours” — est caractéristique de ce type d’acteur. L’anonymat protège, la multiplicité des plateformes assure la continuité, et la constance du récit retient une audience qui ne cherche pas à être informée mais à être confirmée dans ce qu’elle croit déjà savoir.
