« Vous jouez les victimes »

Rédigé le 15/04/2026
Jiri Pragman

Des antimaçons et même des maçons dénoncent une "position victimaire"

Dans les milieux antimaçonniques (mais pas seulement !), l’accusation revient régulièrement. Les francs-maçons se plaindraient trop. Ils instrumentaliseraient les persécutions de la Seconde Guerre mondiale pour neutraliser toute critique. Bref, ils feraient « victimisme ».

L’accusation a deux volets. Le premier porte sur le présent : les maçons répondraient à la critique par la plainte. Le second porte sur la mémoire : ils exploiteraient des souffrances historiques qui n’ont plus de rapport avec aujourd’hui.

Le victimisme : définition

Le victimisme consiste à se présenter comme victime indépendamment des faits, pour éviter de répondre sur le fond. Pascal Bruckner l’a défini dans La tentation de l’innocence (Grasset, 1995) : une stratégie qui substitue la plainte à l’argument.

Cette définition a un critère : la plainte doit être déconnectée des faits. Documenter une diffamation vérifiable n’est pas du victimisme. Analyser un discours conspirationniste n’est pas du victimisme. Contester une fausse accusation n’est pas du victimisme.

La question n’est donc pas de savoir si les maçons se plaignent. C’est de savoir si leurs plaintes sont fondées.

La structure de l’accusation

L’accusation de victimisme, dans ce contexte, fonctionne indépendamment des faits. Si les maçons répondent à une attaque, ils confirment leur susceptibilité. S’ils ne répondent pas, ils valident l’accusation par le silence. Aucune réponse n’est admissible.

Création numérique (Jiri Pragman)

Hofstadter avait décrit ce mécanisme en 1964 (The Paranoid Style in American Politics, Vintage Books, 2008). Dans le discours paranoïaque, l’adversaire est à la fois tout-puissant et hypersensible. Cette double imputation forme un système fermé.

Popper avait nommé le problème logique : une proposition qui résiste à toute réfutation ne dit rien du monde réel (The Logic of Scientific Discovery, Routledge, 1934/2002). L’accusation de victimisme, appliquée systématiquement, remplit exactement cette fonction.

Les faits de la période 1940–1944

Le deuxième grief suppose que la référence aux persécutions nazies et vichystes est devenue illégitime à force de répétition. Voici ce que les archives documentent.

La loi du 13 août 1940 dissout les sociétés secrètes. Les loges sont fermées, leurs archives saisies. Bernard Faÿ, nommé administrateur général de la Bibliothèque nationale le 6 août 1940, dirige à partir du 27 août le Service des sociétés secrètes (SSS). Son équipe constitue un fichier nominatif à partir des documents confisqués — près de 160 000 fiches, selon la BnF. La loi du 11 août 1941 ordonne la publication au Journal officiel des noms des anciens dignitaires maçonniques et leur interdit l’accès à la haute fonction publique. Dans les territoires occupés, l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg saisit les archives maçonniques à travers l’Europe et les expédie à la Hohe Schule de Francfort.

Ces faits sont documentés aux Archives nationales (fonds AJ/38), à la BnF, et dans les travaux de Lucien Sabah (Une police politique de Vichy : le Service des sociétés secrètes, Berg International, 1999) et d’Antoine Compagnon (Le cas Bernard Faÿ, Gallimard, 2009).

La question de la continuité

L’argument de la prescription ne tient que si les phénomènes ont disparu. Ce n’est pas le cas.

Léon de Poncins, dont les ouvrages alimentaient le SSS de Vichy, est réédité aujourd’hui. Henry Coston, condamné à la Libération pour collaboration, l’a été dès les années 1960. Les Protocoles des Sages de Sion circulent sur Telegram. Les visuels antimaçonniques contemporains reprennent directement l’iconographie de la propagande vichyste.

Ce n’est pas une question d’analogie. C’est une question de traçabilité des sources. La continuité se documente.

Le double standard

Les producteurs de contenu antimaçonnique se présentent eux-mêmes comme des lanceurs d’alerte persécutés, censurés, déplatformés. Reprocher aux maçons de se victimiser tout en occupant cette posture constitue un double standard. Il est observable. Il n’est pas souvent relevé.

Une pétition de principe

La franc-maçonnerie peut être critiquée — sur sa gouvernance, ses pratiques, ses silences. Ces critiques existent. Certaines sont fondées.

L’antimaçonnisme conspirationniste ne procède pas par critique. Il part de la conclusion et sélectionne les faits qui la confirment. Ce n’est pas une méthode d’enquête. C’est une pétition de principe.

L’accusation de victimisme disqualifie la plainte sans examiner son contenu, pose une prescription mémorielle sans la justifier, et ignore une continuité idéologique que les sources permettent de documenter.

Face à une telle accusation, la réponse n’est pas de se défendre. C’est de montrer comment elle est construite.

Sources

  • Bruckner, P. (1995). La tentation de l’innocence. Grasset.

  • Campbell, B., & Manning, J. (2018). The Rise of Victimhood Culture. Palgrave Macmillan.

  • Compagnon, A. (2009). Le cas Bernard Faÿ. Gallimard.

  • Cointet, M. (2011). Nouvelle histoire de Vichy. Fayard.

  • Fassin, D., & Rechtman, R. (2007). L’empire du traumatisme. Flammarion.

  • Hofstadter, R. (1964/2008). The Paranoid Style in American Politics and Other Essays. Vintage Books.

  • Popper, K. R. (1934/2002). The Logic of Scientific Discovery. Routledge.

  • Rousso, H. (1987). Le Syndrome de Vichy. Seuil.

  • Sabah, L. (1999). Une police politique de Vichy : le Service des sociétés secrètes. Berg International.

  • Traverso, E. (2011). L’Histoire comme champ de bataille. La Découverte.

  • Bibliothèque nationale de France. (s. d.). La franc-maçonnerie pendant la Seconde Guerre mondiale. BnF Essentiels. https://essentiels.bnf.fr

  • Archives nationales, fonds AJ/38.

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Jiri Pragman est l’auteur de Antimaçonnisme aujourd’hui. La fabrique numérique du soupçon (Numérilivre, 2026).