La question est directe : les Grands Maîtres sont-ils de bons communicateurs ? La franc-maçonnerie ne se fragilise-t-elle pas en présentant, lors de ses événements publics, une image qui ne correspond ni à la société qu’elle prétend améliorer, ni au public qu’elle espère atteindre ?
Les chiffres du vieillissement
Les faits d’abord. Au Grand Orient de France, plus de 30 % des membres sont âgés de 65 ans ou plus, pour un âge moyen d’environ 59 ans. L’âge moyen d’un nouvel initié est de 40 ans. Les initiations de moins de 25 ans sont rares. On dénombre moins de 2 % de membres de moins de 30 ans au GODF. Le constat est identique dans les autres obédiences.
Ces chiffres ne sont pas un secret. Ils sont connus des responsables obédientiels. Les Grands Maîtres et Grandes Maîtresses appellent régulièrement au rajeunissement du recrutement. Le GODF a organisé des événements spécifiquement destinés aux jeunes. Dès 2012, l’obédience proposait une conférence publique sur le thème « L’initiation maçonnique, une démarche contemporaine », organisée par de jeunes francs-maçons. D’autres obédiences ont voulu mener des initiatives pour “capter” ce public mais ces initiatives restent modestes.
Le Grand Maître, un communicateur par défaut
Le Grand Maître n’est pas élu pour ses talents de communicateur. Il est élu pour présider l’exécutif d’une association. L’élection consacre généralement celui qui a fait preuve d’écoute et d’équilibre, davantage que de verve ou de prestige. Le curriculum maçonnique — connaissance des rites, ancienneté, responsabilités exercées — pèse plus lourd que la capacité à s’exprimer face à une caméra.
Le résultat est variable. Certains Grands Maîtres ont été des communicateurs efficaces. Alain Bauer, Grand Maître du GODF de 2000 à 2003, est décrit comme un vulgarisateur hors pair. Nicolas Penin, élu en 2024 à 48 ans, se présentait comme « celui qui portera la voix claire publique et politique de l’organisation ». D’autres, moins à l’aise avec les médias, se sont retrouvés en difficulté face à des journalistes préparés ou des plateaux télévisés hostiles.
D’autres encore présentent un profil âgé - plus de 70 ans - qui peut être en contradiction avec l’image d’ouverture aux jeunes que la franc-maçonnerie veut donner. Il ne faut cependant pas faire preuve d’âgisme à leur égard ; s’ils peuvent assumer cette charge, c’est parce que celle-ci est extrêmement chronophage et difficilement compatible avec une vie professionnelle. D’où le “succès” des retraités.
Le problème n’est pas individuel. Il est structurel. Le Grand Maître cumule trois fonctions qui exigeraient chacune des compétences distinctes : l’administration interne de l’obédience, la représentation auprès des autres puissances maçonniques, et la communication publique. La troisième est souvent sacrifiée au profit des deux premières ou le Grand Maître (ou la Grande Maîtresse) ne veut pas se rendre compte que cette tâche pourrait être confiée à un adjoint.
Le vrai problème : le décalage de format
Le problème de la communication maçonnique n’est pas seulement une affaire d’âge ou de charisme. C’est un problème de format.
Une conférence d’une heure trente, lue derrière un pupitre, dans un langage académique, devant un public qui ne maîtrise pas les codes maçonniques, produit un effet prévisible : l’ennui. Ce format était adapté à une époque où la conférence constituait le principal vecteur de transmission du savoir. Il ne l’est plus.
Création numérique (Jiri Pragman)
Un public habitué aux formats courts, visuels et interactifs — et ce n’est pas seulement le cas des jeunes — ne s’engagera pas dans une démarche de découverte si le premier contact est une épreuve d’endurance. Cela ne signifie pas que la franc-maçonnerie doive produire du contenu TikTok. Cela signifie qu’elle doit repenser les formats de sa communication extérieure sans les confondre avec le travail en loge, qui obéit à d’autres règles.
Les salons maçonniques : un bilan contrasté
Les salons maçonniques (Masonica, Salon maçonnique du livre de Paris, Bordeaux, Toulouse ou Lyon entre autres) constituent l’un des rares espaces de rencontre entre le monde maçonnique et le public. Ils présentent des éditeurs, des auteurs, des conférenciers, les obédiences elles-mêmes. Ils attirent un public mêlant francs-maçons, sympathisants et curieux.
Affirmer que ces salons ne proposent que « des livres poussiéreux et des intervenants qui refusent de répondre aux questions directes », comme on le lit parfois, est une caricature. Certains de ces événements produisent des rencontres de qualité, avec des intervenants compétents et accessibles. D’autres, il est vrai, souffrent d’un entre-soi qui décourage les visiteurs non initiés.
Le problème de ces salons est moins leur contenu que leur visibilité. Ils sont peu ou mal relayés en dehors des cercles maçonniques. Leur communication reste souvent interne, destinée à un public déjà convaincu. Le « curieux de bonne foi » qui chercherait sur internet des informations factuelles sur la franc-maçonnerie tombera, statistiquement, sur des contenus complotistes bien référencés avant de trouver l’annonce d’un salon.
Le vrai risque : l’indifférence
Le risque principal pour la franc-maçonnerie n’est pas la persécution. C’est l’indifférence. Une institution qui ne parvient pas à expliquer ce qu’elle fait, pourquoi elle le fait et en quoi cela concerne la société dans laquelle elle s’inscrit, finit par devenir invisible. L’invisibilité, dans un environnement numérique saturé d’informations, équivaut à l’inexistence.
Mais « moderniser la communication » ne signifie pas « dénaturer la démarche ». La question n’est pas de transformer la franc-maçonnerie en start-up culturelle. Elle est de distinguer ce qui relève de la communication institutionnelle (qui peut et doit être professionnalisée et déléguée) et ce qui relève du travail initiatique (qui n’a pas vocation à être communiqué). Confondre les deux registres est l’erreur la plus fréquente dans ce débat.
Pierre Bertinotti, élu Grand Maître du GODF en août 2025, à 72 ans, a été élu en partie sur la promesse d’une plus grande ouverture vers l’extérieur et d’une communication plus directe. Depuis son élection, il dit recevoir « des centaines de messages haineux sur les réseaux sociaux, qui véhiculent les mythes les plus éculés ». L’ouverture a un coût. La question est de savoir si l’institution est prête à l’assumer — et si elle dispose des moyens humains et financiers pour le faire de manière professionnelle.
Jiri Pragman est l’auteur de “Antimaçonnisme. La fabrique numérique du soupçon” (Numérilivre, 2026).
