L’antimaçonnisme de gauche

Rédigé le 11/04/2026
Jiri Pragman

... n'est pas mort !

Des marxistes aux trotskistes, la gauche révolutionnaire a produit une critique structurée de la franc-maçonnerie. Ses arguments, ses textes, ses conséquences — et ce qu’il en reste dans l’espace numérique contemporain.

Marx et Engels. Les sociétés secrètes contre le mouvement ouvrier

Karl Marx n’a jamais appartenu à une loge maçonnique. La confusion qui circule dans la littérature conspirationniste vient de sa participation à la Ligue des justes, organisation socialiste d’émigrés allemands à Paris fondée en 1834 — ce n’est pas une loge. Quand Marx et Engels aident à la transformer en Ligue des communistes en 1847, ils en suppriment précisément les formes de sociabilité secrète et initiatique.

La position de Marx sur les sociétés secrètes est formulée clairement lors de la Conférence de Londres de la Première Internationale, le 22 septembre 1871. Il s’exprime ainsi, devant les délégués :1 :

« Ce type d’organisation est en contradiction avec le niveau atteint par le mouvement prolétarien, parce que ces sociétés, au lieu de former les ouvriers, les soumettent à des lois mystiques et despotiques qui leur interdisent toute indépendance et orientent leur conscience dans une fausse direction. »— Marx, Conférence de Londres, 22 septembre 1871. MEGA, vol. I/22, p. 737.

L’argument est d’ordre organisationnel. Les sociétés à structure initiatique — rites, grades, serments — altèrent la capacité de jugement autonome du militant. Elles substituent l’obéissance à la discipline raisonnée. Ce n’est pas la Maçonnerie en tant que telle qui est nommée : c’est la forme secrète et hiérarchique en général.

La cible principale de Marx reste l’Alliance secrète de Bakounine, qui reproduisait au sein même de l’Internationale des niveaux d’initiation, des serments et une direction occulte. Dans le rapport présenté au Congrès de La Haye (1872), Marx et Engels décrivent comment des « éléments déclassés » avaient établi « en son cœur même, une société secrète dont les efforts, au lieu d’être dirigés contre la bourgeoisie et les gouvernements existants, l’étaient contre l’Internationale elle-même ».2

Il faut noter un paradoxe documenté : Marx fut lui-même accusé par ses adversaires de diriger une société secrète à vocation subversive. Mazzini le présente comme l’« âme » occulte d’un Conseil londonien mystérieux. La presse réactionnaire amalgamait volontiers l’Internationale, la Commune et la Maçonnerie dans un même complot. Les mêmes structures narratives — réseau secret, chef occulte, complot transnational — servaient ainsi à attaquer Marx, et Marx les utilisait lui-même pour attaquer Bakounine. Ce n’est pas une anecdote, juste la logique de base du conspirationnisme, observable dès les origines du débat.

Engels ne produit pas de texte spécifiquement antimaçonnique. Il situe la Maçonnerie dans le cadre de ce qu’il appelle l’« internationale aristocratique-bourgeoise des Lumières » — une formation sociale issue du XVIIIᵉ siècle, dans laquelle noblesse déclinante et bourgeoisie ascendante se retrouvaient sur un terrain commun. Ce n’est pas une théorie du complot : c’est une analyse de classe du phénomène maçonnique.

Trotsky, 1922 : le texte fondateur

Avec Trotsky, le registre change. Le texte de référence est publié le 25 novembre 1922 dans Les Cahiers communistes, sous le titre Communisme et franc-maçonnerie.3 Il est rédigé à l’occasion du IVᵉ Congrès de l’Internationale communiste, réuni à Moscou du 5 novembre au 5 décembre 1922. La phrase retenue par la postérité :

« La franc-maçonnerie est une plaie mauvaise sur le corps du communisme français. Il faut la brûler au fer rouge. »— Trotsky, Les Cahiers communistes, 25 novembre 1922.

Trotsky est chargé de la « question française » au sein de l’Internationale. Il découvre que le jeune PCF compte dans ses rangs des militants appartenant simultanément à des loges maçonniques. Sa réaction, exprimée oralement devant la commission du Congrès, est sans appel :4

« Il faut affirmer l’incompatibilité complète et absolue, implacable, entre l’esprit révolutionnaire et l’esprit de la petite bourgeoisie maçonnique, instrument de la grande bourgeoisie. »— Trotsky, Rapport au IVᵉ Congrès de l’IC, décembre 1922.

Création numérique (Jiri Pragman)

L’argumentation de Trotsky repose sur une analyse de classe, pas sur une théorie du complot. La Maçonnerie n’est pas pour lui une organisation secrète de manipulation : c’est un mécanisme de dissolution de la conscience de classe. Elle met le militant ouvrier en contact avec des avocats, des préfets, des banquiers — sur un terrain présenté comme « neutre » et fraternisant. Ce contact affaiblit sa résolution révolutionnaire. Trotsky formule cela directement :

« Sa fonction politique consiste à absorber les représentants de la classe ouvrière pour contribuer à ramollir leurs volontés et, si possible, leurs cerveaux. »— Trotsky, Les Cahiers communistes, 25 novembre 1922.

Il ajoute, sur les rares idéalistes sincères que l’on pourrait trouver en loge : « Le pourcentage bien infime d’idéalistes honnêtes qu’il peut y avoir dans les loges ne fait qu’accroître le caractère dangereux de la franc-maçonnerie. » La bonne foi individuelle ne rachète pas la fonction structurelle.

Un détail éclaire l’histoire longue de ces tensions : Fred Zeller, militant trotskyste dans les années 1930, cite lui-même ce texte de Trotsky dans ses mémoires publiés en 1976.8 Zeller était alors Grand Maître du Grand Orient de France, poste qu’il a occupé de 1971 à 1974. Les deux appartenances que Trotsky déclarait incompatibles s’étaient finalement combinées dans la même trajectoire personnelle. Ce cas n’est pas isolé dans l’histoire du mouvement ouvrier français.

La 22ᵉ condition et ses effets immédiats

La résolution du IVᵉ Congrès de l’IC est publiée par L’Humanité le 18 décembre 1922. Elle stipule que l’Internationale « considère comme indispensable de mettre fin, une fois pour toutes, à ces liaisons compromettantes et démoralisatrices [...] avec les organisations politiques de la bourgeoisie ».5 Elle est connue sous le nom de « 22ᵉ condition », par référence aux 21 conditions d’adhésion à l’IC adoptées à Tours en 1920.

L’ouvrage de référence sur cette séquence est celui de Denis Lefebvre : Communisme et franc-maçonnerie ou la 22ᵉ condition… (Conform édition, coll. « Pollen maçonnique », 2020).6 Lefebvre, historien du socialisme français, y restitue la chronologie précise à partir des archives des obédiences, de la presse communiste et des dossiers individuels. Il documente les trajectoires personnelles des militants contraints de choisir entre deux appartenances. C’est la source la plus fiable disponible en français sur cette période.

Les militants communistes membres d’une loge sont sommés de rendre publique leur rupture avant le 1ᵉʳ janvier 1923. En cas de refus, l’exclusion du Parti est automatique. Une période de deux ans de « mise à l’écart » est ensuite requise avant tout retour à une responsabilité. Parmi les cas documentés par Lefebvre :7

• Marcel Cachin et André Marty choisissent le Parti et démissionnent de leurs loges.

• Louis-Oscar Frossard, secrétaire général du PCF, et André Morizet choisissent la Maçonnerie et quittent le Parti.

• Antoine Ker, initié en 1909 à la Grande Loge de France, démissionne de son obédience le 17 décembre 1922 et renonce à son poste au secrétariat du PCF. Il meurt en juillet 1923.

Plusieurs centaines de communistes francs-maçons se réunissent le 19 décembre 1922 au siège du Grand Orient pour s’opposer à la mesure. Ils obtiennent une entrevue avec le comité directeur du PCF le 21 décembre. La réponse est non.

Trotsky cite lui-même comme précédent positif l’exclusion des francs-maçons du Parti socialiste italien en 1914, qui avait selon lui permis au PSI de maintenir une position d’opposition pendant la guerre, « les francs-maçons, en qualité d’instruments de l’Entente, agissant en faveur de l’intervention ». Cette référence figure dans le texte des Cahiers communistes du 25 novembre 1922.

URSS et bloc de l’Est. De l’incompatibilité à la répression

En URSS, les loges sont dissoutes dès 1917-1918. La franc-maçonnerie n’y est pas une institution puissante sous le régime tsariste : sa disparition ne nécessite pas de dispositif répressif particulier. Les maçons — en majorité des notables libéraux — ne font pas l’objet de persécutions spécifiques dans les premières années du régime bolchevik.

La situation évolue sous Staline. À partir des années 1930, l’accusation de liens maçonniques apparaît ponctuellement dans les procès politiques, associée aux notions de « complot cosmopolite » et de « cinquième colonne bourgeoise ». Après 1948, lors des campagnes contre les « cosmopolites sans racines », l’argument marxiste de classe se superpose à un antisémitisme d’État. La Maçonnerie y est désignée comme réseau d’influence juif et bourgeois simultanément. Ce glissement n’a aucune logique dans le cadre de l’analyse initiale de Trotsky — qui était matérialiste et de classe. Il relève d’une contamination idéologique propre au stalinisme.

Dans les démocraties populaires installées après 1945, les loges sont interdites dans tous les pays du bloc : Pologne, Tchécoslovaquie, Hongrie, République démocratique allemande. En RDA, la Staatssicherheit (Stasi) maintient des dossiers actifs sur les anciens francs-maçons et leurs descendants. L’appartenance maçonnique d’un père ou d’un aïeul constitue un élément de suspicion transmissible et fichable. La logique organisationnelle de la 22ᵉ condition a dérivé vers la surveillance policière multigénérationnelle.

Et aujourd’hui ?

L’antimaçonnisme d’extrême gauche ne s’est pas éteint. Il persiste sous trois formes, inégalement documentées.9

La survivance doctrinale. Certains courants marxistes-léninistes maintiennent une hostilité de principe. En 2005, le Courant communiste international (CCI) juge « nécessaire de rappeler le combat sans merci mené depuis plus d’un siècle par les révolutionnaires contre la franc-maçonnerie et les sociétés secrètes qu’ils considéraient comme des instruments au service de la classe bourgeoise ».10 La citation de Trotsky sur le « fer rouge » continue de circuler sur des sites se réclamant de la gauche anticapitaliste.

La méfiance institutionnelle diffuse. Dans certains secteurs de la gauche radicale française, la Maçonnerie est perçue comme un réseau de cooptation élitiste incompatible avec l’égalitarisme revendiqué. Cette posture est peu formalisée. Elle s’exprime davantage dans des échanges oraux ou sur les réseaux sociaux que dans des textes publiés.11

La convergence conspirationniste. Dans l’espace numérique, les frontières idéologiques entre extrême gauche souverainiste et extrême droite conspirationniste s’effacent. Des comptes se réclamant d’une gauche anti-élites intègrent des thèmes antimaçonniques reformulés comme « réseaux occultes du capitalisme financier ». La citation de Trotsky circule sur des forums d’extrême droite antimaçonnique, détachée de son contexte, transformée en preuve que « même les communistes » reconnaissent le danger. L’argument de classe s’est évaporé ; la virulence est restée.

Une même structure argumentative

L’antimaçonnisme de gauche et celui de droite partagent la même structure argumentative : réseau secret, influence occulte, loyauté parallèle, corruption des individus sains. Ils en inversent seulement le signe. Pour l’extrême droite, la Maçonnerie est la subversion — elle mine l’ordre et la nation. Pour l’extrême gauche, elle est l’ordre — elle neutralise la conscience de classe et consolide la bourgeoisie.

Cette symétrie explique la porosité contemporaine entre les deux corpus. Quand les frontières idéologiques s’effacent dans les espaces numériques, les deux antimaçonnismes fusionnent facilement : ils utilisaient déjà les mêmes formes rhétoriques. Ce qui change, c’est la cible désignée ; ce qui reste constant, c’est la structure du soupçon.

Notes et références

1. Marx, K. (1871, 22 septembre). Intervention à la Conférence de Londres de l’AIT. Dans Marx-Engels-Gesamtausgabe (MEGA), vol. I/22, p. 737. Dietz Verlag. Texte disponible dans La Première Internationale. Recueil de documents (t. II, p. 149–239).

2. Marx, K., & Engels, F. (1872). Rapport sur l’Alliance de la démocratie socialiste et l’Association internationale des travailleurs présenté au Congrès de La Haye. Dans Œuvres (t. I, Bibliothèque de la Pléiade). Gallimard. Également dans MEGA, vol. I/25.

3. Trotsky, L. (1922, 25 novembre). Communisme et franc-maçonnerie. Les Cahiers communistes. Texte intégral sur Archives Internet des marxistes : https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1922/11/lt19221125.htm

4. Trotsky, L. (1922, décembre). Rapport sur la question française au IVᵉ Congrès de l’Internationale communiste. Dans Les Quatre premiers congrès de l’Internationale communiste. Texte disponible sur Archives Internet des marxistes.

5. L’Humanité, 18 décembre 1922. Le texte intégral de la résolution est reproduit dans : Lefebvre, D. (2020). Communisme et franc-maçonnerie ou la 22ᵉ condition… Conform édition (coll. « Pollen maçonnique »), p. 38.

6. Lefebvre, D. (2020). Communisme et franc-maçonnerie ou la 22ᵉ condition… Conform édition (coll. « Pollen maçonnique »), 96 p. Denis Lefebvre est historien, spécialiste du socialisme français. L’ouvrage est recensé par Philippe Foussier dans : Humanisme, 331(2), 2021, p. 119–120. https://doi.org/10.3917/huma.331.0119

7. Lefebvre, D. (2020). Op. cit. Sur le cas Antoine Ker : p. 42–44. Sur les choix individuels et les démissions : p. 38–50. Sur les réactions du Grand Orient : p. 40–42.

8. Zeller, F. (1976). Trois points c’est tout, p. 176. Robert Laffont. Fred Zeller (1912–2003), militant trotskyste dans les années 1930, devient Grand Maître du Grand Orient de France de 1971 à 1974.

9. Ducange, J.-N. (2022). Communisme et franc-maçonnerie : contradictions et convergences. Humanisme, 336(3), 71–75. https://doi.org/10.3917/huma.336.0071

10. Courant communiste international (2005). Le marxisme contre la franc-maçonnerie. Revue internationale, 87. https://fr.internationalism.org/rinte87/franc-maconnerie.htm

11. Bacot, J.-P. (2017, mai). Les trotskismes français pour les nuls. Critica masonica. https://criticamasonica.over-blog.com/2017/05/les-trotskismes-francais-pour-les-nuls.html

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Jiri Pragman est l’auteur de Antimaçonnisme. La fabrique numérique du soupçon (Numérilivre, 2026)