La trajectoire de Louis Cuignet tient dans un paradoxe. Cet officier antidreyfusard révèle en 1898 la falsification du document connu sous le nom de « faux Henry ». Sa découverte contribue à rendre possible la révision du procès de Dreyfus. Elle ne le convainc pourtant pas de l’innocence du capitaine. Cuignet devient au contraire l’un des défenseurs les plus opiniâtres de sa culpabilité, avant de prendre la tête d’une organisation antimaçonnique.
Une carrière militaire rattrapée par l’Affaire
Louis-Benjamin-Cornil Cuignet naît à Bergues, dans le Nord, en 1857. Élève de l’École spéciale militaire de Saint-Cyr, dans la promotion dite des Zoulous de 1878-1880, il poursuit une carrière d’officier d’infanterie et devient officier breveté d’état-major. En mai 1898, alors qu’il est capitaine, il est appelé au ministère de la Guerre pour participer au classement et à l’examen du dossier secret constitué contre Alfred Dreyfus¹.
Louis Cuignet (création numérique Jiri Pragman)
Cette mission intervient à un moment décisif. La condamnation prononcée en décembre 1894 est de plus en plus contestée. Le lieutenant-colonel Georges Picquart a identifié le commandant Ferdinand Walsin Esterhazy comme l’auteur probable du bordereau attribué à Dreyfus. Émile Zola a publié « J’accuse… ! » en janvier 1898. Le gouvernement et l’état-major cherchent encore à défendre la chose jugée.
Cuignet est maintenu dans ses fonctions après l’arrivée de Godefroy Cavaignac au ministère de la Guerre. Il devient l’un de ses officiers d’ordonnance. Le 7 juillet 1898, Cavaignac lit à la Chambre des députés plusieurs pièces du dossier secret censées établir définitivement la culpabilité de Dreyfus. Parmi elles figure une lettre attribuée à l’attaché militaire italien Alessandro Panizzardi et adressée à son homologue allemand Maximilian von Schwartzkoppen. Le document mentionne explicitement Dreyfus. C’est précisément la pièce qui va provoquer la chute du système accusatoire².
Le faux découvert à la lumière d’une lampe
Le 13 août 1898, en examinant le document par transparence, Cuignet remarque que les morceaux de papier qui le composent ne présentent pas le même quadrillage ni la même teinte. Il comprend que la lettre a été fabriquée par assemblage. La partie compromettante a été ajoutée à un document authentique. Il communique sa découverte au général Roget, puis au ministre Cavaignac³.
L’auteur du montage est le lieutenant-colonel Hubert-Joseph Henry, officier du service de renseignements. Convoqué par Cavaignac le 30 août, Henry reconnaît avoir fabriqué la pièce. Il est arrêté et conduit au fort du Mont-Valérien, où il se suicide le lendemain.
Le « faux Henry » n’a pas servi à obtenir la condamnation initiale de Dreyfus en 1894 : il a été fabriqué en 1896. Henry entendait renforcer après coup un dossier fragilisé par les découvertes de Picquart et consolider la version défendue par l’état-major. Le qualifier de « principal faux de l’accusation » prête donc à confusion. Sa révélation n’entraîne pas mécaniquement la révision, mais elle ruine la crédibilité d’une pièce que Cavaignac venait de présenter comme une preuve décisive. Elle précipite la démission du ministre et renforce considérablement les partisans de la révision⁴.
Le découvreur qui refuse les conséquences de sa découverte
Cuignet ne devient pas dreyfusard. Il demeure persuadé de la culpabilité de Dreyfus et s’oppose à la révision. Il cherche à limiter la portée du faux qu’il a lui-même découvert. Selon son interprétation, Henry aurait fabriqué cette pièce pour répondre aux manœuvres qu’il attribuait à Picquart, sans que cette falsification remette en cause le fond de l’accusation.
Cette position fait de Cuignet une figure singulière de l’Affaire : il fournit l’un des éléments les plus destructeurs pour l’accusation tout en restant attaché à sa conclusion. Promu chef de bataillon en avril 1899, il continue de travailler sur le dossier secret. Son comportement suscite cependant des critiques. Il lui est notamment reproché d’avoir communiqué à la presse antidreyfusarde des renseignements liés à l’instruction conduite par la Cour de cassation⁵.
Cuignet participe ensuite à la contre-offensive intellectuelle des milieux antidreyfusards. Il inspire les travaux publiés sous le pseudonyme collectif d’Henri Dutrait-Crozon par les officiers Georges Larpent et Frédéric Delebecque. Leur Précis de l’affaire Dreyfus, paru en 1909, tente de reconstruire une démonstration de culpabilité malgré l’arrêt de réhabilitation rendu par la Cour de cassation en 1906⁶.
Ses propres Souvenirs de l’affaire Dreyfus paraissent en 1911 chez Belleville, en plusieurs séries. Ils reprennent certains épisodes du dossier afin de contester la lecture judiciaire désormais établie. Ils s’inscrivent moins dans un travail de mémoire que dans la poursuite de la bataille antidreyfusarde par le livre et la presse⁷.
De l’antidreyfusisme à l’antimaçonnisme organisé
Le passage de Cuignet à l’antimaçonnisme ne se produit pas brusquement en 1910. Il participe dès 1907 à la direction de la Ligue française antimaçonnique. Cette date doit être retenue de préférence à 1906. Selon l’historien Michel Jarrige, la Ligue naît en 1907 de la fusion de la Ligue de défense nationale contre la franc-maçonnerie, animée par Paul Copin-Albancelli, avec la Ligue antimaçonnique française du commandant Émile Driant. Copin-Albancelli, Driant et Cuignet en assurent conjointement la présidence⁸.
