Baal et la franc-maçonnerie

Rédigé le 11/04/2026
Jiri Pragman

Une accusation tardive mais toujours active

L’association entre la franc-maçonnerie et le culte de Baal est un topos de la littérature antimaçonnique. Elle ne repose sur aucun élément des rituels maçonniques historiques. Sa généalogie mêle la polémique biblique antique, la mystification taxilienne du XIXe siècle et la réactivation complotiste contemporaine.

Baal : un titre, pas un dieu unique

Dans les langues sémitiques anciennes, baʿal signifie « seigneur » ou « maître ». Il ne désigne pas une entité divine unique, mais un titre attribué à plusieurs divinités de l’aire syro-phénicienne et cananéenne.

Le plus célèbre est Baal-Hadad, dieu de l’orage, de la pluie et de la fertilité, attesté à Ougarit dès le XIVe siècle av. J.-C. D’autres formes locales existent : Baal-Shamin (seigneur des cieux), Baal-Hammon (attesté à Carthage) ou Baal-Zébub (seigneur des mouches, mentionné en 2 Rois 1:2).

Dans l’Ancien Testament, Baal est le rival de Yahvé. Les prophètes hébreux — Élie, Osée, Jérémie — condamnent son culte avec virulence, l’associant à l’idolâtrie (1 Rois 18). La tradition chrétienne ultérieure a transformé Baal-Zébub en Belzébuth, figure démoniaque (Matthieu 12:24).

La question des sacrifices d’enfants, souvent invoquée dans les discours antimaçonniques, concerne principalement le culte de Moloch et les tophets phénico-puniques, non Baal-Hadad stricto sensu. L’archéologie reste partagée sur la nature exacte de ces pratiques. L’amalgame entre Baal et Moloch est fréquent dans la littérature polémique, mais il ne résiste pas à l’examen philologique.

La relation entre Baal et Moloch est elle-même un objet de débat savant. Trois lectures coexistent. La première, traditionnelle, fait de Moloch (hébreu mōlek, de la racine melek, « roi ») un dieu distinct, cananéen ou ammonite, auquel des enfants étaient sacrifiés par le feu dans le tophet de la vallée de Hinnom (Lévitique 18:21 ; Jérémie 32:35). La deuxième, formulée par Otto Eissfeldt en 1935, soutient que molk ne désigne pas un dieu mais un type de sacrifice votif : les stèles puniques du tophet de Carthage nomment Baal Hammon et Tanit comme destinataires, jamais un dieu « Moloch » [16]. La troisième voit dans Moloch un titre ou un aspect chtonien (relatif aux divinités infernales) de Baal lui-même — le « Baal-roi » auquel on offre le sacrifice molk. C'est précisément cette instabilité terminologique que la littérature antimaçonnique exploite : en traitant Baal et Moloch comme interchangeables, elle cumule les connotations — le paganisme orageux de l'un et l'horreur sacrificielle de l'autre — pour construire un adversaire maximal. L'amalgame n'est pas un accident ; il est fonctionnel.

La matrice taxilienne (1885-1897)

Le lien entre Baal et la franc-maçonnerie n’apparaît dans aucun rituel maçonnique attesté. Il procède d’une construction polémique dont la matrice principale est l’imposture de Léo Taxil.

L’imposture Taxil

Gabriel Antoine Jogand-Pagès (1854-1907), dit Léo Taxil, est d’abord un écrivain anticlérical prolifique. En 1885, il annonce sa conversion au catholicisme et se lance dans une campagne antimaçonnique. Il publie une série d’ouvrages accusant les francs-maçons de pratiquer un culte satanique qu’il baptise « palladisme ».

Parmi ses publications les plus influentes figure Le Diable au XIXe siècle, rédigé avec le Dr Charles Hacks sous le pseudonyme collectif « Dr Bataille » (périodique à partir de 1892, puis en volume en 1895). Taxil y amalgame Lucifer, Baphomet et les divinités païennes bibliques — dont Baal et Moloch — pour construire un récit de culte démoniaque attribué aux hauts grades maçonniques.

L’imposture prend fin le 19 avril 1897, lors d’une conférence publique à la Société de géographie de Paris. Taxil y révèle devant un parterre de journalistes et de délégués ecclésiastiques que l’ensemble de son œuvre antimaçonnique, y compris le personnage fictif de Diana Vaughan, était une mystification.

L’affaire Taxil a produit un imaginaire durable. Les thèmes du palladisme, du culte de Baphomet et de l’adoration de divinités païennes dans les arrière-loges ont survécu à leur réfutation. Ils constituent le socle narratif sur lequel s’appuient encore aujourd’hui les accusations liant franc-maçonnerie et culte de Baal.

La controverse Jahbulon

L’autre vecteur de l’association entre Baal et franc-maçonnerie est le mot « Jahbulon » (ou « Jabulon »), attesté dans certains rituels du degré de l’Arche Royale (Royal Arch), 7e degré du Rite d’York ou 13e degré du Rite écossais ancien et accepté dans sa version française.

La thèse antimaçonnique

Des auteurs critiques de la franc-maçonnerie soutiennent que Jahbulon est un nom composite : Jah (Yahvé), Bul (Baal) et On (Osiris). Selon cette interprétation, le mot serait la preuve d’un syncrétisme blasphématoire, voire d’un culte caché rendu à une divinité païenne.

Le premier à formuler systématiquement cette critique est le pasteur anglican Walton Hannah dans Darkness Visible (1952). Hannah y reproduit le rituel de l’Arche Royale et argumente que la composition tripartite du mot est incompatible avec le christianisme. Son ouvrage a exercé une influence déterminante sur les débats ecclésiaux britanniques des décennies suivantes.

Le journaliste britannique Stephen Knight reprend et popularise cette thèse dans The Brotherhood (1984). Knight affirme que Jahbulon est un nom secret de Dieu propre à la franc-maçonnerie. Son livre, best-seller au Royaume-Uni, contribue à relancer la polémique.

L’analyse historique et linguistique

L’historien maçonnique Arturo de Hoyos a établi que le mot apparaît pour la première fois dans des rituels français du début du XVIIIe siècle. Il y désigne un personnage allégorique — un explorateur — qui découvre les ruines d’un ancien temple et y trouve une plaque portant le nom de Dieu. Le mot, selon de Hoyos, n’a pas de dimension théologique propre ; il s’agit d’un élément narratif de la légende du degré.

Albert Pike lui-même, Souverain Grand Commandeur du Rite écossais (Juridiction sud, États-Unis), avait qualifié Jahbulon de « mot bâtard » composé en partie d’une appellation du Diable, et refusé de l’utiliser.

Les conséquences institutionnelles

En 1987, l’Église d’Angleterre publie un rapport intitulé Freemasonry and Christianity : Are They Compatible ? Le Synode général conclut que le mot Jahbulon est « blasphématoire » et que le rituel de l’Arche Royale est incompatible avec la foi chrétienne.

En réponse, la Grande Loge Unie d’Angleterre retire le mot Jahbulon de ses rituels en février 1989. Ce retrait, qui ne concerne que la juridiction anglaise, n’a pas mis fin à la polémique. Le mot a continué de circuler comme « preuve » dans les milieux antimaçonniques, d’autant que d’autres juridictions n’ont pas toutes suivi l’exemple anglais.

Les usages contemporains

Le courant évangélique radical

Aux États-Unis, la thèse d’un lien entre franc-maçonnerie et paganisme a été portée par des auteurs comme John Ankerberg et John Weldon (The Secret Teachings of the Masonic Lodge, 1989) ou le dessinateur Jack Chick, dont les tracts illustrés (Chick Tracts) présentent la franc-maçonnerie comme un vecteur de satanisme. Pour ces courants, Baal fonctionne comme un synonyme de rébellion contre le Dieu chrétien. L’accusation de « culte de Baal » y remplit une fonction rhétorique précise : elle permet de qualifier la franc-maçonnerie de religion rivale, disqualifiée par la Bible elle-même.

Les sphères complotistes

Dans la littérature conspirationniste contemporaine (QAnon, certains cercles néo-traditionalistes, chaînes YouTube et comptes de réseaux sociaux), Baal est devenu un « nom de code » désignant une supposée élite occulte. Les arguments sont récurrents : identification de symboles de Baal dans l’architecture urbaine ou les logos d’entreprises, réactivation de l’accusation de sacrifices d’enfants (par amalgame avec Moloch), mobilisation de l’imaginaire antimaçonnique hérité de Taxil.

Moloch (création numérique - Jiri Pragman)

La figure de Baal y remplit une fonction identique à celle qu’elle occupait dans le discours de Taxil : transformer une société de pensée en « église de Satan ». Le procédé a simplement migré du pamphlet catholique du XIXe siècle vers les plateformes numériques du XXIe.

De la mythologie à l’accusation

Baal est une figure historique et mythologique réelle, bien documentée par l’archéologie et la philologie sémitique. Son insertion dans l’univers maçonnique est une construction polémique. Elle résulte de trois strates successives : la mystification de Taxil (fin du XIXe siècle), la controverse Jahbulon (milieu du XXe siècle) et la réactivation complotiste numérique (XXIe siècle). Aucune de ces strates ne repose sur un fait rituel maçonnique avéré.

Notes

[1] Xella, P. (2013). « Tophet ». Dans H. Niehr (dir.), The Aramaeans in Ancient Syria. Brill, p. 259-282.

[2] Smith, M. S. (2002). The Early History of God : Yahweh and the Other Deities in Ancient Israel (2ᵉ éd.). Eerdmans.

[3] Day, J. (2002). Yahweh and the Gods and Goddesses of Canaan. Sheffield Academic Press, p. 68-73.

[4] Lipiński, E. (1995). Dieux et déesses de l’univers phénicien et punique. Peeters, p. 244-251.

[5] Taxil, L. (1897). Conférence du 19 avril 1897 à la Société de géographie de Paris. Texte reproduit dans Mellor, A. (1982). Histoire des scandales maçonniques. Belfond, p. 173-195.

[6] Jarrige, P. (2006). « Léo Taxil et la franc-maçonnerie : une imposture durable ». Politica Hermetica, n° 20, p. 115-130.

[7] Taxil, L. et Hacks, C. (sous le pseudonyme Dr Bataille). Le Diable au XIXᵉ siècle (périodique, 1892-1894 ; ouvrage, 1895). Delhomme et Briguet.

[8] Hannah, W. (1952). Darkness Visible : A Revelation and Interpretation of Freemasonry. Augustine Press, p. 180-182.

[9] Knight, S. (1984). The Brotherhood : The Secret World of the Freemasons. Granada.

[10] De Hoyos, A. (2010). Is It True What They Say About Freemasonry ? (3ᵉ éd.). M. Evans, chap. 3.

[11] Church of England (1987). Freemasonry and Christianity : Are They Compatible ? A Contribution to Discussion. Rapport du Synode général.

[12] Medway, G. J. (2001). Lure of the Sinister : The Unnatural History of Satanism. New York University Press, p. 259.

[13] Ankerberg, J. et Weldon, J. (1989). The Secret Teachings of the Masonic Lodge : A Christian Perspective. Moody Press.

[14] Chick, J. (1991). The Curse of Baphomet (tract). Chick Publications.

[15] Frankfurter, D. (2006). Evil Incarnate : Rumors of Demonic Conspiracy and Satanic Abuse in History. Princeton University Press.

[16] Eissfeldt, O. (1935). Molk als Opferbegriff im Punischen und Hebräischen und das Ende des Gottes Moloch. Niemeyer. Voir aussi Day, J. (1989). Molech: A God of Human Sacrifice in the Old Testament. Cambridge University Press.

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Jiri Pragman est l’auteur de Antimaçonnisme. La fabrique numérique du soupçon (Numérilivre, 2026).