Le drapeau noir, l’équerre et le compas

Rédigé le 14/04/2026
Jiri Pragman

Pas de position institutionnelle anarchiste. Rien d'étonnant !

Proudhon initié, Bakounine membre du Grand Orient italien, Élisée Reclus en loge : la relation entre anarchisme et franc-maçonnerie ne ressemble en rien à celle que le mouvement communiste a entretenue avec l’institution. Pas d’incompatibilité formelle, pas de condamnation doctrinale. Un débat interne, des trajectoires contradictoires, et un paradoxe central que l’antimaçonnisme numérique contemporain reproduit sans le savoir.

Une relation sans doctrine

L’anarchisme n’a pas produit de position institutionnelle sur la franc-maçonnerie. C’est structurellement logique : un mouvement qui refuse toute organisation centralisée ne peut pas émettre d’interdiction collective. Là où l’Internationale communiste a adopté une résolution formelle en 1922, le mouvement libertaire n’a produit qu’un débat — récurrent, jamais tranché.

La question se pose pourtant, et pas de manière marginale. Plusieurs des figures fondatrices de l’anarchisme ont été initiées. La Maçonnerie et l’anarchisme partagent un vocabulaire commun : liberté, fraternité, émancipation de la conscience, rejet du dogme. Mais leurs structures sont antagonistes : l’une est hiérarchique, initiatique, discrète ; l’autre est horizontale, publique, anti-autoritaire. Cette tension n’a jamais été résolue. Elle a seulement donné lieu à des choix individuels contradictoires.

Création numérique (Jiri Pragman)

Proudhon : le premier anarchiste en loge

Pierre-Joseph Proudhon publie en 1840 Qu’est-ce que la propriété ?, le texte où il se désigne pour la première fois comme « anarchiste ».1 C’est la première utilisation revendiquée du terme. Sept ans plus tard, il est initié.

Le 8 janvier 1847, Proudhon reçoit la lumière à la Loge Sincérité, Parfaite Union et Constance Amitié, à Besançon.2 Avant l’initiation, tout candidat répond par écrit aux trois questions rituelles d’usage. Les réponses de Proudhon sont conservées. « Que doit l’homme à ses semblables ? » — « Justice à tous les hommes. » « Que doit-il à son pays ? » — « Dévouement à son pays. » Les réponses sont celles d’un républicain de 1847, pas encore celles d’un révolutionnaire anti-autoritaire. Proudhon a trente-huit ans. Son système mutualiste est en cours d’élaboration.

Aucune source ne documente une activité en loge après cette initiation. Proudhon n’a pas théorisé de rapport entre sa pensée et la Maçonnerie. Son mutualisme — échange sans profit, crédit gratuit, société sans État — n’a pas de composante maçonnique démontrable. Ce qui est sûr : des loges progressistes de l’époque diffusaient ses idées. Le mutualisme circulait dans les ateliers comme dans les milieux ouvriers.

Proudhon est mort en 1865. La même année, Bakounine le revoit à Paris, peu avant sa mort. Leurs discussions avaient duré des nuits entières depuis 1844. Personne n’a rapporté qu’ils aient jamais parlé de Maçonnerie.

Bakounine : usage tactique et paradoxe structurel

Mikhaïl Bakounine est le cas le plus complexe. Né en 1814 dans une famille russe libérale — son père est franc-maçon —, il aurait été initié en 1845 dans des loges allemandes, puis aurait fréquenté des ateliers jusqu’en 1848. La franc-maçonnerie est interdite en Russie depuis 1825 : son initiation est d’emblée un acte de transgression de l’ordre tsariste.3

En 1865, lors de son séjour en Italie, Bakounine est membre du Grand Orient de la Maçonnerie italienne. Selon l’historien Max Nettlau, il est en relation avec des francs-maçons influents. Il pense que la Maçonnerie peut être réformée au service de la révolution sociale. C’est dans cet esprit qu’il rédige un texte resté manuscrit : le Catéchisme de la Franc-Maçonnerie moderne.4 Le texte commence ainsi :

« Pour redevenir un corps vivant et utile, la Franc-Maçonnerie doit reprendre sérieusement le service de l’Humanité. Mais quelle signification ont aujourd’hui ces mots : Service de l’Humanité ? »
— Bakounine, Catéchisme de la Franc-Maçonnerie moderne, c. 1864–65 [manuscrit].

Ce n’est pas un texte antimaçonnique. C’est une tentative de réformer la Maçonnerie de l’intérieur. Le manuscrit contient également la formule que James Guillaume retrouvera « presque textuellement » dans des écrits ultérieurs de Bakounine :5

« Dieu est, donc l’homme est esclave. L’homme est libre, donc il n’y a point de Dieu. »
— Bakounine, Catéchisme de la Franc-Maçonnerie moderne, c. 1864–65 [manuscrit].

La phrase fonde son athéisme militant. Elle ne doit pas grand-chose à la Maçonnerie ; elle lui sert de cadre de première formulation. Bakounine utilise la loge comme pépinière de recrutement, pas comme lieu de conviction. Il « adhère à la franc-maçonnerie, organisation traditionnellement bourgeoise et dont il n’a que faire si ce n’est de recruter quelques jeunes démocrates attirés par la révolution ».6 En 1864, il fonde la Fraternité internationale. En 1868, l’Alliance internationale de la démocratie socialiste.

Le paradoxe : calquer ce qu’on critique

Marx l’a noté avec précision. Dans le rapport présenté au Congrès de La Haye en 1872, il décrit l’Alliance de Bakounine comme une organisation qui reproduit, « en son cœur même », les formes de la Maçonnerie : niveaux d’initiation, serments, hiérarchie occulte, direction secrète.7 La Fraternité internationale comporte une « famille internationale » et des « familles » nationales avec des cercles locaux. C’est, en forme, une loge révolutionnaire.

Le paradoxe est caractéristique de Bakounine. Toute sa carrière illustre cette contradiction : il critique l’autorité en général, et se retrouve à diriger des organisations fondées sur le secret, les grades et l’obéissance à des cercles intérieurs. Ce n’est pas de la malhonnêteté. C’est une contradiction théorique non résolue entre le refus de toute hiérarchie et la nécessité pratique d’organiser une action clandestine.

Autres figures : Reclus, Voline, Clément

Élisée Reclus (1830–1905), géographe et théoricien anarchiste, est initié vers 1858 ou 1861.8 La date exacte est discutée. Il entre en Maçonnerie après son retour d’exil, à la suite du coup d’État du 2 décembre 1851, et avant sa rencontre avec Bakounine en 1864. Il ne théorisera pas sa double appartenance.

Voline (Vsevolod Eikhenbaum, 1882–1945), militant libertaire ukrainien et théoricien de la synthèse anarchiste, est initié à la loge Clarté du Grand Orient de France le 27 janvier 1930.9 Il affirme que ses qualités d’anarchiste et de franc-maçon sont « parfaitement compatibles ». Il détaille les convergences : construction de soi, confrontation des convictions, élaboration collective des idées. Selon lui, la Maçonnerie peut servir de terrain de diffusion des idées libertaires dans un milieu où l’éducation joue un rôle central.

Jean-Baptiste Clément (1836–1903), auteur de Le Temps des cerises et communard, est initié à la Loge « Les Rénovateurs » du Grand Orient à Clichy le 28 octobre 1901. Il a soixante-cinq ans. La chanson est de 1866 ; la loge est tardive.

Le débat interne : Noir et Rouge contre Léo Campion

Le débat le plus structuré se déroule dans la presse anarchiste française des années 1957–1969. La revue Noir et Rouge ouvre les hostilités en 1957 avec une position sans nuance : « l’anarchisme n’a rien à voir avec la franc-maçonnerie » et invite à la combattre.11

Léo Campion (1905–1992), anarchiste et maçon, répond en 1969 :10

« Si les Maçons anarchistes sont une infime minorité, la vocation libertaire de la Maçonnerie est indéniable. Elle est la seule association à laquelle puisse adhérer celui qui n’adhère à rien. »— Léo Campion, 1969.

La formule ne dit pas que l’anarchisme et la Maçonnerie sont compatibles par doctrine : elle dit que la Maçonnerie est la seule structure institutionnelle tolérable pour un anarchiste cohérent, précisément parce qu’elle n’exige pas d’adhésion idéologique. C’est un argument pragmatique, pas philosophique.

L’Encyclopédie anarchiste (1925–1934), dans son article « Franc-maçonnerie » signé Georges Bessière, traite la Maçonnerie comme une organisation bourgeoise tolérable à condition de ne pas lui confier la révolution.12 Le mouvement libertaire ne condamne pas ; il classe. Quatre ans après la mort de Campion, une loge porte son nom. La Loge Léo Campion est fondée au Grand Orient de France le 8 juin 1996, pour « vivre de manière libertaire » la Maçonnerie. C’est une loge, pas une section anarchiste.

Le paradoxe revisité : quels acteurs contemporains ?

L’anarchisme et la Maçonnerie partagent le refus du dogme, la valorisation de la quête individuelle, l’idéal émancipateur. Ces convergences sont réelles. Elles n’en font pas des mouvements compatibles : l’un est horizontal et public, l’autre est hiérarchisé et discret. Ce qui distingue ce dossier du cas communiste : l’IC a tranché en 1922. Le mouvement libertaire n’a jamais tranché, parce qu’il ne peut pas trancher — une décision collective obligatoire contredirait ses propres principes.13

Le paradoxe bakouninien — critiquer la Maçonnerie bourgeoise tout en calquant ses structures — trouve dans l’espace numérique contemporain des équivalents documentables et précis. Trois types d’acteurs illustrent le phénomène.

QAnon : la structure initiatique numérique. La mouvance QAnon dénonce une élite secrète, hiérarchisée, disposant d’informations réservées aux initiés, recrutant par cooptation et loyauté silencieuse. Elle reproduit exactement ce qu’elle dénonce. Les Qdrops — messages cryptiques postés par une source anonyme — doivent être « analysés et interprétés pour révéler un sens caché » selon une révélation progressive : « on promet de dévoiler des choses cachées, mais on ne montre pas tout d’un seul coup ».14 Q déclare aux nouveaux membres qu’ils ont été « choisis pour servir leur patrie ». L’isolement progressif des « infidèles » est décrit comme un « passage initiatique ». L’identité de Q est protégée par le groupe comme un secret de structure. C’est la définition organisationnelle d’une loge.

L’écosystème Telegram antimaçonnique : le soupçon récursif. Le cas le plus frappant est documenté dans la presse conspirationniste elle-même. Un site intitulé Mensonges d’États publie en 2022 une « alerte générale à toute la résistance » : « la plupart des canaux Telegram sont infiltrés par des francs-maçons qui y assistent afin d’espionner et de diriger la résistance dans le mauvais chemin ».15 Il recommande aux membres : « Faites attention aux informations que vous divulguez sur vous, en fonction d’avec qui vous discutez. Si vous discutez personnellement avec des infiltrés, faites-leur croire que vous n’avez pas compris leur petit jeu. » C’est la définition d’un réseau à double langage — membres éclairés, profanes non dignes de confiance, surveillance réciproque. L’antimaçonnisme produit ici une structure maçonnique qui serait devenue paranoïaque.

Ce phénomène de soupçon récursif est systématique : chaque canal antimaçonnique est accusé d’être infiltré par des francs-maçons par un autre canal antimaçonnique. La mention ou l’omission de la Maçonnerie devient un critère d’initiation inversé. Ne pas parler de la Maçonnerie, c’est en être. Le groupe qui dénonce les sociétés secrètes fonctionne comme une société secrète.

La « pilule rouge » comme rituel d’entrée. Dans l’écosystème conspirationniste, la métaphore de la « pilule rouge » — tirée du film Matrix — fonctionne comme un rituel d’initiation : elle divise l’humanité en ceux qui ont vu (les initiés) et les autres (les endormis). Elle implique un avant et un après irréversibles, une vérité réservée aux éveillés, inaccessible au commun. C’est la structure fonctionnelle de l’initiation maçonnique, reformulée en vocabulaire cinématographique. La différence avec la Maçonnerie réelle : la Maçonnerie initie en proposant une méthode de questionnement ; QAnon et ses dérivés initient en proposant une réponse définitive. La forme est identique, le contenu est inverse.

Bakounine avait conscience de la contradiction entre ses principes antiautoritaires et ses organisations secrètes — même s’il ne la résolvait pas. Les acteurs contemporains de l’antimaçonnisme conspirationniste ne la voient pas : ils dénoncent les réseaux occultes depuis des réseaux dont ils protègent l’opacité, recrutent par cooptation tacite, distinguent initiés et profanes par des critères implicites, et soupçonnent leurs propres membres d’être des agents de l’ennemi. La critique de la société secrète a produit une société secrète.

Notes et références

1. Proudhon, P.-J. (1840). Qu’est-ce que la propriété ? Brocard. Première auto-désignation comme « anarchiste ».

2. Loge Sincérité, Parfaite Union et Constance Amitié, Besançon, 8 janvier 1847. Les réponses de Proudhon aux questions rituelles sont citées dans : Bitaud, C. (2014). L’unique et l’Initié : Franc-Maçonnerie et Anarchie (p. 34–36). Theolib. (ISBN 978-2-36500-075-8)

3. Nettlau, M. (1896–1900). Biographie de Michel Bakounine [manuscrit]. Internationaal Instituut voor Sociale Geschiedenis, Amsterdam. Initiation présumée en 1845, appartenance au Grand Orient d’Italie en 1865.

4. Bakounine, M. (c. 1864–65). Catéchisme de la Franc-Maçonnerie moderne [manuscrit non publié]. Introduction de James Guillaume dans : Bakounine, M. (1895). Œuvres (t. I). Stock. Wikisource : https://fr.wikisource.org/wiki/Bakounine/%C5%92uvres/Tome_I/Introduction

5. Guillaume, J. (1895). Introduction. Dans Bakounine, M., Œuvres (t. I), op. cit. La formule « Dieu est, donc l’homme est esclave » figure dans le manuscrit et se retrouve, selon Guillaume, « presque textuellement » dans des écrits ultérieurs.

6. Socialisme libertaire. (2015). Bakounine : une vie. https://www.socialisme-libertaire.fr/2015/05/mikhail-bakounine-itineraire-d-un-revolutionnaire.html. Sur la Fraternité (1864) et l’Alliance (1868) : Lehning, A. (1977). De Buonarotti à Bakounine. Champ libre.

7. Marx, K., & Engels, F. (1872). Rapport sur l’Alliance de la démocratie socialiste au Congrès de La Haye. Dans Œuvres (t. I, Pliéiade). Gallimard.

8. Date discutée (1858 ou 1861). Revue belge de géographie, vol. 110–112, 1986. Cité dans : Wikipedia FR, « Anarchisme et franc-maçonnerie », consulté avril 2026.

9. Voline (Vsevolod Eikhenbaum). Initié à la loge Clarté, GODF, 27 janvier 1930. Cité dans : Wikipedia FR, « Anarchisme et franc-maçonnerie ».

10. Campion, L. (1969). Cité dans Wikipedia FR, « Anarchisme et franc-maçonnerie ». La loge Léo Campion (GODF) est fondée le 8 juin 1996.

11. Collectif (1957). « Franc-maçonnerie ou anarchie ? ». Noir et Rouge, n° 5, printemps 1957. « Michel Bakounine et la franc-maçonnerie ». Noir et Rouge, n° 7-8, été-automne 1957, p. 122–126.

12. Bessière, G. (1925–1934). « Franc-maçonnerie ». Dans : Faure, S. (dir.), Encyclopédie anarchiste. https://www.encyclopedie-anarchiste.org

13. Vue générale sur la structure initiatique de QAnon : Wikipedia FR, « QAnon », consulté avril 2026. https://fr.wikipedia.org/wiki/QAnon. Wu Ming 1 (2020, 7 octobre). Le monde de QAnon. Seconde partie. Le Grand Continent. https://legrandcontinent.eu/fr/2020/10/07/le-monde-de-qanon-seconde-partie/

14. Sur la révélation progressive et la logique de jeu : LADN. QAnon, la théorie du complot qui ressemble à un jeu en ligne. https://www.ladn.eu/media-mutants/reseaux-sociaux/qanon-theorie-complot-ressemble-jeu-ligne/. Sur le passage initiatique d’isolement des « infidèles » : Wu Ming 1, op. cit.

15. Mensonges d’États. (2022, 20 février). Alerte : la plupart des canaux Telegram de la résistance sont infiltrés. https://mensongesdetats.wordpress.com/2022/02/20/alerte-la-plupart-des-canaux-telegram-de-la-resistance-sont-infiltres/

16. Bitaud, C. (2014). L’unique et l’Initié. Theolib. — Chomarat, M. (1969). Anarchisme et franc-maçonnerie. Documents anarchistes, n° 9. CIRA Lausanne. — Eyschen, C. et al. (2019). Petite histoire de la Première Internationale. Théolib.

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Jiri Pragman est l’auteur de Antimaçonnisme. La fabrique numérique du soupçon (Numérilivre, 2026).