Le raisonnement revient régulièrement. En loge. Sur les réseaux sociaux. Dans les discussions entre francs-maçons. Il tient en trois phrases : « Je suis franc-maçon. Je n’ai jamais été confronté à l’antimaçonnisme. Donc l’antimaçonnisme n’existe pas. »
C’est un sophisme. Plus précisément, une généralisation abusive fondée sur une expérience personnelle.
Structure du raisonnement
La prémisse A est particulière : l’auteur est franc-maçon. La prémisse B est expérientielle : il n’a pas été personnellement victime d’antimaçonnisme. La conclusion est universelle : l’antimaçonnisme n’existe pas (ou plus).
Création numérique (Jiri Pragman)
On ne tire pas une conclusion universelle d’une prémisse particulière. Pour que ce raisonnement soit valide, il faudrait que son auteur ait connaissance de l’expérience de l’ensemble des francs-maçons, dans l’ensemble des pays, à toutes les époques. Ce n’est pas le cas. En logique, l’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence.
Deux biais cognitifs
Ce raisonnement repose sur deux biais identifiés.
Le biais du survivant. Celui qui n’a pas subi de discrimination en déduit que personne n’en subit. Il ne tient pas compte de ceux qui, dans d’autres contextes, ont été confrontés à des situations différentes de la sienne.
La confusion entre expérience individuelle et réalité globale. Ne pas avoir été témoin d’un phénomène ne suffit pas à en établir l’inexistence.
Des variables non prises en compte
L’antimaçonnisme dépend de plusieurs facteurs que l’expérience individuelle ne couvre pas.
La géographie. Dans plusieurs pays, l’appartenance maçonnique est interdite ou expose à des sanctions pénales, à la perte d’un emploi, à des violences. La situation d’un franc-maçon à Bruxelles n’est pas celle d’un franc-maçon aux USA ou au Caire.
La visibilité. Un franc-maçon dont l’appartenance est connue ou supposée publiquement est plus exposé qu’un autre qui pratique dans la discrétion. Les francs-maçons nommément désignés sur les réseaux complotistes le savent.
Pour mémoire, l’époque. Ce raisonnement ignore les persécutions documentées : régime de Vichy, répression nazie, interdictions sous Franco, sous Salazar, sous les régimes communistes d’Europe de l’Est.
Conséquences pratiques
Ce déni pose un problème concret. Un franc-maçon confronté à des propos antimaçonniques — dans son cadre professionnel, familial ou en ligne — qui s’en ouvre en loge et s’entend répondre « je n’ai jamais eu ce problème » reçoit un message simple : le sujet n’existe pas, donc ton problème non plus.
Les obédiences, de leur côté, prennent rarement position publiquement sur l’antimaçonnisme numérique. Les contenus haineux circulent sur les plateformes. Les vidéos complotistes ciblant la franc-maçonnerie cumulent des millions de vues sur YouTube. La réponse institutionnelle reste, dans la plupart des cas, inexistante.
Un fait, pas une opinion
L’antimaçonnisme n’est pas une hypothèse. C’est un fait social documenté par des historiens et des chercheurs. Il se mesure, il s’archive, il s’analyse comme déjà évoqué ici dans d’autres articles.
Qu’un franc-maçon n’y ait jamais été personnellement confronté est une information sur sa situation. Ce n’est pas une information sur l’état du monde.
Jiri Pragman est l’auteur de “Antimaçonnisme. La fabrique numérique du soupçon” (Numérilivre, 2026).
