Publié par Serge Monast en 1995, le texte transforme des mutations sociales réelles en preuves d’un plan antimaçonnique mondial dont la provenance n’est jamais établie
Les Protocoles de Toronto (6.6.6.) se présentent comme un « rapport de renseignement » publié en mars 1995 par l’Agence internationale de la presse libre de Serge Monast. Le texte affirme reproduire les décisions de deux réunions secrètes tenues à Toronto, l’une en 1967, l’autre en 1985. Il attribue à un groupe baptisé « 6.6.6. » un programme de contrôle économique, politique et social destiné à conduire au « Nouvel Ordre Mondial ». Aucune provenance vérifiable, aucun original identifiable et aucun élément indépendant ne permettent toutefois d’authentifier les documents censément reproduits.1
Extrait de couverture
Un texte qui fabrique sa propre autorité
Le dispositif commence par une ambiguïté. Monast écrit qu’il livre un « document » transmis à son agence, mais ne nomme ni son auteur, ni son dépositaire, ni les circonstances précises de sa transmission. Il affirme que l’examen des événements survenus au cours des vingt-cinq années précédentes tendrait à en confirmer l’authenticité. Le raisonnement est circulaire : le texte est jugé plausible parce que l’histoire semble lui correspondre, puis les événements historiques sont relus comme confirmation du texte.2
La prudence apparente joue un rôle important. À plusieurs endroits, Monast laisse au lecteur la formule « fiction ou réalité ? ». Cette réserve ne suspend pas réellement l’accusation. Elle permet au contraire de diffuser une proposition très grave – l’existence d’un plan mondial secret attribué notamment à la franc-maçonnerie – tout en déplaçant sur le lecteur la charge de conclure. La technique est fréquente dans la littérature de dévoilement : l’auteur affirme ne faire que transmettre, rapprocher ou poser une question, alors que la structure du texte guide fortement l’interprétation.
Le groupe « 6.6.6. » et la construction d’un centre occulte
Selon le récit, les « 6.6.6. » réuniraient les dirigeants des six plus grandes banques, des six plus grands consortiums énergétiques et des six plus grands groupes agroalimentaires. Cette arithmétique confère au groupe une signature symbolique immédiatement lisible dans un univers chrétien apocalyptique. Elle permet aussi de fusionner plusieurs catégories de pouvoir – finance, énergie, alimentation – en un sujet unique. Aucun nom, aucune liste stable d’entreprises, aucun procès-verbal vérifiable ne vient pourtant documenter l’existence de cette organisation.
La première réunion, datée de 1967, serait consacrée à un plan de « chute des nations » fondé sur l’affaiblissement de la famille, de la religion, de l’école et des souverainetés nationales. La seconde, située en 1985, élargit la perspective au contrôle d’institutions internationales et aux technologies de surveillance. Le texte transforme ainsi des processus sociaux complexes – sécularisation, mutations familiales, mondialisation économique, extension des droits individuels, développement de l’informatique – en éléments d’un programme coordonné.
L’antimaçonnisme comme clé explicative
La franc-maçonnerie occupe une place structurante dès l’introduction. Monast attribue les préparatifs du plan aux « hautes instances de la Franc-Maçonnerie anglo-saxonne ». Plus loin, le vocabulaire des « Loges » sert à relier communisme, droits de l’enfant, institutions internationales et changements culturels. La maçonnerie fonctionne donc moins comme un acteur démontré que comme un principe de cohérence : elle donne un nom à la coordination supposée entre domaines sans rapport institutionnel établi.3
Cette architecture reprend un motif ancien de la littérature antimaçonnique : l’idée d’une direction secrète, transnationale, agissant derrière les institutions visibles et capable d’orchestrer des événements contradictoires. Dans les Protocoles de Toronto, ce motif se combine avec l’eschatologie chrétienne, les Illuminati, le « Nouvel Ordre Mondial » et une critique globale de la modernité sociale. L’ensemble relève d’un conspirationnisme de fusion : des récits auparavant distincts sont agrégés dans une causalité unique.
La parenté avec les Protocoles des Sages de Sion
Le titre n’est pas neutre. Il inscrit le texte dans une tradition où le mot « protocoles » suggère la fuite d’instructions internes d’un pouvoir caché. Pierre-André Taguieff a étudié cette filiation dans son travail sur les mythologies du complot mondial. La parenté ne suppose pas une identité terme à terme, mais elle est formelle et fonctionnelle : un groupe occulte est censé parler à la première personne, décrire sa méthode et annoncer son plan de domination. Le lecteur reçoit ainsi l’impression d’accéder directement aux coulisses du pouvoir.4
Cette construction pose un problème supplémentaire : elle reprend un schéma historiquement associé aux Protocoles des Sages de Sion, faux antisémite élaboré au tournant du XXe siècle et diffusé comme preuve d’un complot juif mondial. Les Protocoles de Toronto déplacent principalement l’accusation vers une élite maçonnique, financière et mondialiste. L’analyse doit toutefois rester attentive aux zones de convergence lexicales et généalogiques entre antimaçonnisme, antisémitisme conspirationniste et dénonciation des « financiers internationaux », sans postuler une équivalence automatique entre ces registres.
Un faux qui se protège de la réfutation
Le texte possède une autre propriété classique des récits infalsifiables : presque tout événement ultérieur peut être présenté comme confirmation. Une réforme scolaire, une convention internationale, une crise économique, une innovation technique ou une évolution des mœurs peuvent être relues comme l’exécution progressive du plan. L’absence de preuve directe devient elle-même compatible avec l’hypothèse, puisque le secret est supposé constitutif de l’organisation décrite.
Cette logique explique la longévité du document. Plus le monde change, plus le lecteur peut sélectionner des correspondances a posteriori entre le texte et l’actualité. Les discordances sont facilement écartées comme retards, diversions ou modifications tactiques. On n’est donc pas devant une prophétie vérifiée, mais devant une matrice interprétative suffisamment générale pour absorber de nombreux événements.
La réédition comme réactivation
Les Protocoles de Toronto ne sont pas restés confinés à leur diffusion initiale. Ils ont circulé sous forme de scans, de reproductions intégrales, de vidéos et de rééditions. Les Éditions Ethos proposent encore une édition française parue en 2021, présentée dans une collection consacrée aux « conspirations » et aux « sociétés secrètes ». La fiche éditoriale reprend comme vraisemblable le scénario d’une réunion secrète et d’un contrôle mondial, sans fournir de documentation indépendante permettant d’établir ces affirmations.5
Cette disponibilité commerciale et numérique transforme un document marginal des années 1990 en archive toujours mobilisable. Il peut être cité lors de crises sanitaires, de débats sur le numérique, d’évolutions sociétales ou de controverses géopolitiques. Son pouvoir de circulation vient précisément de cette capacité d’actualisation : chaque nouvelle inquiétude peut être rattachée au texte comme si celui-ci l’avait annoncée.
Douteux mais instructif
Pris comme source sur les événements de 1967 ou 1985, le document est inutilisable en l’état : sa provenance n’est pas démontrée et les réunions qu’il décrit ne sont pas établies. Pris comme source sur le conspirationnisme francophone des années 1990, il devient en revanche très instructif. Il montre comment se combinent antimaçonnisme, méfiance envers les institutions internationales, conservatisme moral, peur du contrôle technologique et imaginaire apocalyptique.
Son intérêt documentaire se situe donc dans ce qu’il révèle de son auteur, de son époque et de ses lecteurs, non dans ce qu’il prétend révéler d’une société secrète. La distinction est essentielle. Elle permet d’étudier le texte sans le relayer comme document authentique et d’expliquer sa postérité sans valider son dispositif de preuve.
Notes
1. Monast, S. (1995). Les Protocoles de Toronto (6.6.6.). International Free Press Agency, « Intelligence Report », mars 1995. Reproduction disponible dans la revue En Route. Cette source est utilisée comme objet primaire, et non comme autorité factuelle sur les réunions alléguées.
2. Dans son introduction, Monast indique que l’examen des événements antérieurs lui paraît confirmer l’authenticité du document, tout en maintenant la formule « fiction ou réalité ? ». Cette tension entre affirmation et réserve est constitutive du dispositif rhétorique.
3. Le texte attribue explicitement à la franc-maçonnerie anglo-saxonne la préparation du plan de « chute des nations » et recourt ensuite à la notion de « loges » pour expliquer diverses transformations politiques et sociales.
4. Taguieff, P.-A. (2005). La Foire aux illuminés : Ésotérisme, théorie du complot, extrémisme. Paris : Mille et une nuits, p. 440-458 ; Taguieff, P.-A. (2006). L’Imaginaire du complot mondial : Aspects d’un mythe moderne. Paris : Mille et une nuits.
5. Éditions Ethos. Les Protocoles de Toronto ; 6.6.6. année zéro, fiche de l’édition 2021, consultée en octobre 2026. La réédition est annoncée à 46 pages, ISBN 9788412386271.
