Dans l’Italie du début du XIXe siècle, un réseau de sociétés secrètes à visée politique agite la péninsule : les Carbonari — les « charbonniers » — organisés au sein de ce que l’on appelle la Carboneria. Après 1815, ces groupes deviennent l’un des principaux foyers d’opposition aux régimes imposés par la Restauration, portés par un horizon libéral et patriotique : obtenir des constitutions, une représentation politique, défendre les intérêts italiens face aux puissances étrangères. Leur influence contribue à préparer le terrain du Risorgimento, ce mouvement d’unification de l’Italie, même si les Carbonari ne portent jamais un programme unique — certains aspirent à la république, d’autres à une monarchie constitutionnelle, d’autres encore se contentent de réformes administratives ou de résistance aux tutelles étrangères (Encyclopædia Britannica, « Carbonari »).
Mais que doit la Carboneria à la franc-maçonnerie ? La question est ancienne et souvent instrumentalisée. Elle mérite d’être traitée avec rigueur, à deux niveaux : les transferts de formes (rituels, vocabulaire, modes d’organisation) et les recoupements d’appartenances (des individus présents dans les deux univers) — sans conclure à une identité entre Carboneria et franc-maçonnerie.
Des origines discutées. Transferts, réélaborations, récits concurrents
Les origines de la Carboneria font encore débat parmi les historiens. Une partie de l’historiographie italienne retient l’hypothèse d’une naissance dans l’Italie méridionale entre 1807 et 1812, sous le règne de Murat, « probablement comme scission interne à la maçonnerie » (scisma interno alla massoneria), dans un contexte où les loges sont fortement marquées par l’empreinte napoléonienne (Treccani, « Carboneria »).
En parallèle, l’hypothèse d’une filiation avec des rites forestiers français — les sociétés de « Bons Cousins Charbonniers » de Franche-Comté, confréries de secours mutuel héritées du compagnonnage forestier, usant de signes de reconnaissance, de rituels et de secret — a été solidement défendue, notamment par Albert Mathiez dès 1928 dans les Annales historiques de la Révolution française.
L’historien Pascal Arnaud, dans une étude de référence publiée en 2006 (« Charbonnerie et Maçonnerie. Modèles, transferts et fantasmes… », Cahiers de la Méditerranée, n° 72), invite toutefois à la prudence : l’origine franc-comtoise est « la plus souvent admise », mais il serait excessif de la présenter comme une explication totale. Les circulations et réélaborations sont en réalité bien plus complexes que les récits linéaires ne le laissent penser. Les « fantasmes ont en effet longtemps pris le pas sur les faits attestés », écrit Arnaud.
L’argument le plus robuste en faveur de cette filiation n’est d’ailleurs pas la seule ressemblance rituelle (qui peut être trompeuse), mais les emprunts terminologiques. Arnaud montre que vendita (la cellule locale des Carbonari) n’est pas une traduction du mot italien vendita (vente commerciale), mais une translittération du français vente, qui désignait en Franche-Comté la coupe de bois et, par extension, le lieu de réunion des charbonniers. De même, Ordone est une translittération du français Ourdon, et carbonaro (plutôt que le terme italien courant carbonaio) transpose directement le français « charbonnier ».
Le rôle d’acteurs-passeurs : Briot et Buonarroti
Un personnage revient fréquemment dans les tentatives de reconstitution de ces circulations : Pierre-Joseph Briot (1771-1827), révolutionnaire franc-comtois, franc-maçon du Rite de Misraïm et « Bon Cousin Charbonnier » du rite du Grand Alexandre de la Confiance. Le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier (Maitron) indique qu’employé comme intendant à Chieti (royaume de Naples) dès 1806, Briot « y introduisit l’association des Bons Cousins Charbonniers, société de secours mutuels clandestine des hommes de la forêt jurassienne ». Cette association fut transformée en Carbonaria et revint en France, après 1818, sous le nom de « Charbonnerie ».
Toutefois, Arnaud rappelle que la tradition faisant de Briot le « démiurge d’une Charbonnerie universelle » repose en partie sur des témoignages discutables et des reconstructions a posteriori. Si son rôle de passeur est attesté, l’attribution d’un rôle fondateur exclusif reste fragile. Parler d’un acteur-clé dans un processus collectif de transfert paraît plus fidèle aux sources que d’en faire le créateur unique de la Carboneria italienne.
À ses côtés, une autre figure majeure intervient : Philippe Buonarroti, héritier de l’illuminisme du XVIIIe siècle, babouviste (partisan de Gracchus Babeuf, à l’origine de la “Conjuration des Egaux”) de la première heure, qui œuvre avec Briot à l’organisation de réseaux insurrectionnels en Italie, en France, en Belgique et jusqu’en Pologne, à la tête de la Haute Vente.
Un modèle initiatique emprunté aux loges mais recomposé
Même lorsque les Carbonari ne sont pas individuellement francs-maçons, leur mode d’organisation emprunte largement au répertoire des sociétés initiatiques : cérémonies d’admission comportant un « baptême » du profane (qualifié de « païen »), signes de reconnaissance, serments, secret strict, hiérarchies de grades. Sur ce dernier point, les sources décrivent des systèmes variables selon les périodes et les territoires, ce qui invite à parler d’un cadre général plutôt que d’un chiffre unique de grades.
L’historien R. John Rath, dans un article de référence publié en 1964 dans The American Historical Review (« The Carbonari: Their Origins, Initiation Rites, and Aims »), a décrit les Carbonari comme une « franc-maçonnerie populaire » (popular Freemasonry), créée par des maçons libéraux antinapoléoniens pour mobiliser les classes éduquées de l’Italie méridionale contre la domination française. L’expression résume bien la nature de la transposition opérée : un format maçonnique, mais adapté à un recrutement plus large et à des objectifs explicitement politiques.
Pascal Arnaud, de son côté, relève des ressemblances très étroites entre certains rituels carbonari (notamment au grade d’apprenti) et les formes maçonniques françaises, tout en insistant sur les réélaborations propres à la Carboneria : le symbolisme se greffe sur le métier de charbonnier plutôt que sur celui de maçon bâtisseur ; les rites prennent une coloration christique — le Christ y est présenté comme « Grand Maître des Charbonniers » — ce qui ne signifie en rien une allégeance à l’Église catholique ; et le contexte de clandestinité politique imprime sa marque sur l’ensemble du dispositif.
Porosité sociologique : mêmes milieux, doubles appartenances
La porosité entre Carboneria et franc-maçonnerie est d’abord sociologique. Les Carbonari recrutent principalement dans les élites et les couches intermédiaires : noblesse locale, fonctionnaires, officiers, propriétaires, bourgeoisie éclairée, étudiants — c’est-à-dire précisément les milieux où les loges maçonniques ont déjà des relais importants. Cette sociologie commune produit mécaniquement des recoupements d’appartenances et des circulations de sociabilité.
En France, l’exemple de la loge parisienne des Amis de la Vérité est révélateur. Plusieurs sources convergent pour situer dans cette loge, en 1821, la fondation de la Charbonnerie française par Saint-Amand Bazard, Flottard et Dugied, après qu’ils eurent pris connaissance des pratiques carbonaristes italiennes (BnF, « La franc-maçonnerie française au XIXe siècle »). La loge, qui revendiquait jusqu’à mille membres, servit de base logistique au mouvement. Elle recrutait une jeunesse universitaire acquise aux valeurs progressistes, tandis que les régiments affiliés à la Charbonnerie rassemblaient surtout des anti-Bourbons bonapartistes.
Des personnalités comme La Fayette, Manuel, Dupont de l’Eure, Voyer d’Argenson ou le colonel Fabvier figurent, d’après les synthèses classiques sur la période, parmi les membres de la Haute Vente de la Charbonnerie française (Encyclopædia Universalis, « Carbonarisme ou Charbonnerie »).
L’assimilation construite par le Vatican. Une matrice durable de l’amalgame
Le rôle de la papauté dans la construction de l’équivalence symbolique entre Carbonari et francs-maçons est déterminant — et bien documenté.
Le 13 septembre 1821, Pie VII promulgue la bulle Ecclesiam a Jesu Christo, qui condamne formellement la Carboneria. Le texte est explicite : les sociétés des « Liberi Muratori ou des Francs-Maçons », déjà condamnées par Clément XII (In eminenti, 1738) et Benoît XIV (Providas, 1751), « ont peut-être été l’origine de celle des Carbonari ou qui certainement lui ont servi de modèle ». Le texte original italien parle de sociétés « forse l’origine » de la Carboneria ou « certo un’imitazione » — « peut-être l’origine, certainement un modèle imité » (texte intégral sur vatican.va).
Le pape y dépeint les Carbonari comme des « loups rapaces » sous des « vêtements d’agneau » : ils « affectent un singulier respect et un zèle tout merveilleux pour la religion catholique » et vont jusqu’à nommer Jésus-Christ « leur Grand-Maître et le chef de leur société ». Mais sous ce vernis, assure le pontife, ils cherchent à propager l’indifférentisme religieux, à profaner les sacrements et à renverser le Siège apostolique. Le texte impose l’excommunication à tous les membres de la Carboneria.
Quelques années plus tard, Léon XII enfonce le clou avec Quo Graviora (datée du 13 mars, « l’année de l’Incarnation 1825 » selon l’ancien style de la chancellerie romaine — soit le 13 mars 1826 en calendrier moderne). Ce texte place la Carboneria en tête de toutes les sociétés secrètes et confirme sa condamnation dans les termes les plus sévères. Léon XII y reprend mot pour mot la formule de Pie VII sur les sociétés maçonniques comme origine ou modèle de la Carboneria.
C’est dans cette rhétorique pontificale que se fixe un schéma qui sera ensuite abondamment recyclé par l’antimaçonnisme : l’amalgame entre sociétés secrètes, franc-maçonnerie et subversion politique. L’idée que toutes ces organisations ne forment qu’une seule et même menace conspirative deviendra un lieu commun du discours anti-maçonnique, de Humanum Genus (Léon XIII, 1884) jusqu’aux réseaux complotistes contemporains. L’équivalence Carbonari/francs-maçons n’est pas seulement un constat : c’est aussi, et peut-être surtout, une construction discursive et politique.
Des soulèvements carbonari au Risorgimento. Continuités et ruptures
Les Carbonari sont à l’origine des mouvements insurrectionnels de 1820-1821 à Naples et au Piémont, où ils parviennent à obtenir temporairement des constitutions. Mais l’intervention autrichienne, formellement autorisée lors du congrès de Laibach (1821) après que le principe en eut été discuté au congrès de Troppau (1820), écrase ces mouvements. De nouvelles tentatives en 1831, notamment dans les États pontificaux et à Modène, se soldent également par des échecs — les derniers grands sursauts de la Carboneria.
Les Carbonari à l’oeuvre selon Leo Taxil
C’est un jeune Carbonaro de Gênes, Giuseppe Mazzini, arrêté en 1830, qui tire les leçons de ces revers. Il reproche aux Carbonari leur programme confus, leur structure trop cloisonnée et leur sociologie trop étroite. En 1831, il fonde en exil la Giovine Italia (Jeune Italie), un mouvement qui rompt avec la tradition du secret conspirateur pour appeler à l’éducation politique de masse et à la mobilisation nationale.
Un autre acteur majeur du Risorgimento, Giuseppe Garibaldi, est lui aussi issu de cette mouvance. Initié à la Charbonnerie puis, en 1844, en franc-maçonnerie à la loge (dite irrégulière) Asilo de la Virtud, de Montevideo (Uruguay) et le 15 juillet de la même année dans la loge Les Amis de la Patrie du Grand Orient de France), Garibaldi deviendra en 1864 Grand Maître du Grand Orient d’Italie, cumulant tout au long de sa vie engagement politique et engagement maçonnique. En 1881, l’unification des Rites de Memphis et de Misraïm se place sous son égide avec le titre de Grand Hiérophante — une distinction honorifique dans un contexte de fusion entre systèmes rituels concurrents. Il meurt à Caprera en 1882.
L’équation « Carbonari = francs-maçons » n’est pas valable
Même lorsqu’il existe filiation partielle, transferts rituels ou doubles appartenances, Carboneria et franc-maçonnerie ne sont pas « la même chose ».
La Carboneria est, dans son noyau, une organisation conspirative explicitement tournée vers l’action politique : insurrections, réseaux clandestins, serments militants. La franc-maçonnerie, elle, est une sociabilité initiatique et associative, plurielle selon les pays et les époques, qui peut servir de matrice relationnelle et symbolique — sans être, par nature, une organisation insurrectionnelle.
C’est précisément cette différence qui explique à la fois la porosité (des individus passent de l’une à l’autre ; des loges peuvent servir de couverture ou de relais) et la confusion entretenue par des acteurs de pouvoir — civils ou ecclésiastiques — qui ont intérêt à regrouper sous une même menace globale l’ensemble des « sociétés secrètes ».
L’historien J. Kuypers proposait une formulation éclairante, que l’on peut retenir comme synthèse parmi d’autres : la Charbonnerie aurait été « une maçonnerie particulière, organisée au sein de la maçonnerie traditionnelle à l’insu des dirigeants de celle-ci » — ou, plus exactement, « un groupement militant, constitué selon des affinités particulières au sein d’une maçonnerie officielle qui évitait soigneusement de se mêler aux choses de la rue ». L’image est parlante, même si elle ne rend pas compte de toutes les configurations observées.
Sources principales
R. John Rath, « The Carbonari: Their Origins, Initiation Rites, and Aims », The American Historical Review, vol. 69, n° 2, janvier 1964, p. 353-370.
Pascal Arnaud, « Charbonnerie et Maçonnerie. Modèles, transferts et fantasmes… », Cahiers de la Méditerranée, n° 72, 2006, p. 171-202, OpenEdition.
Albert Mathiez, « L’origine franc-comtoise de la Charbonnerie italienne », Annales historiques de la Révolution française, 1928, p. 553-561.
Notice « BRIOT Pierre, Joseph », Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier (Maitron).
Francesco Mastroberti, Pierre-Joseph Briot : un giacobino tra amministrazione e politica (1771-1827), Naples, Jovene Editore, 1998.
Pie VII, bulle Ecclesiam a Jesu Christo, 13 septembre 1821 (texte intégral sur vatican.va).
Léon XII, constitution Quo Graviora, 13 mars 1825 [ancien style] / 13 mars 1826 [calendrier moderne] (texte intégral sur vatican.va).
Treccani, « Carboneria ».
Encyclopædia Britannica, « Carbonari ».
Encyclopædia Universalis, « Carbonarisme ou Charbonnerie ».
BnF, « La franc-maçonnerie française au XIXe siècle » (Essentiels).
Gian Mario Cazzaniga, « Origini ed evoluzioni dei rituali carbonari italiani », in Storia d’Italia. Annali, vol. XXI : La Massoneria, Turin, Einaudi, 2006.
Fulvio Conti, « Franc-maçonnerie et mythe du Risorgimento », Transalpina, OpenEdition.
